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| Les primeurs seize, quinze et dix ans après |
C’est le moment, tout commence.
Ici et là, au fond d’un uber ou devant un écran de bureau, l’Homme s’interroge, compulse des fichiers de notes et de commentaires, affole les applis, compare des prix qui sont tous les mêmes ou à très peu près, appelle un pote qui s’y connaît.
L’Homme va acheter du bordeaux en primeurs.
Il prend son temps, ce n’est pas comme si sa vie en dépendait. Il est loin le temps où il fallait se positionner, comme on dit dans le commerce chic, avant la sortie de la deuxième tranche, plus chère évidemment. Il n’y a plus de deuxième tranche et si il y en a encore, l’Homme sera en vacances, alors, les primeurs, hein.
Parfois, il s’agace d’un rien. Se demande qui de Bettane+Desseauve, leurs 101 super bordeaux, ou de Jane Anson, la nouvelle chroniqueuse trop
hype du Figaro, a le plus raison pour haut-carles ou carmes-haut-brion, les chouchous du millésime. C’est la saison où l’Homme se pose de vraies questions (dois-je acheter figeac ou pontet-canet ?).
Non, il ne se dit pas que s’il n’achète pas là maintenant, il ne l’aura pas son cheval-blanc
OWC, comme ils disent chez Berry Bros (CBO en français). Au fond, il s’en fout un peu. Il est normal, le Raymond. Il sait bien que le jour où il ouvrira l’une des bouteilles qu’il va acheter samedi, dix ou quinze ans plus tard, tout ceci, ces tourments, sera oublié.
Il est comme moi, Raymond, ce n’est pas un spéculateur, c’est un jouisseur.
Dans un registre voisin, il ne se dit pas non plus que c’est l’affaire du siècle cette histoire de primeurs. Il a lu sur le site de tel magazine anglais ou américain que les vins dont on parle se retrouvent moins cher qu’en primeur, trois ans après. Enfin ça, il l’a lu, mais il n’a rien vu de tel, même pas dans les Foires aux vins d’octobre, moi non plus, pourtant il paraît, mais bon.
Non, le Raymond, je vais tout vous dire.
Il achète des bordeaux en primeurs pour en avoir.
- Quoi ? C’est tout ? Tu parles d'une info.
- Ben oui, tu t’attendais à tomber de ta chaise ? C’est pas Wikileaks, ici.
Comme moi, il sait le bonheur d’attaquer un rang de douze dans ses casiers équipés en rangs de dix (ceux qui savent, savent). Le plaisir de tirer un bouchon de haut-marbuzet 2000 acheté en 2001, mais à qui ? C’est comme le malartic-lagravière 2001, qui me l’a vendu ? Osef, comme on dit sur internet. Mais quel pied de sortir ça. Et comme c’est bon. Et bon d’en avoir en sachant que t’en as encore. Le petite-église 06, je me souviens. C’est le beau Gérard Super-Bordeaux qui me l’a fourgué comme un truc de la plus haute importance, que je devais pas rater ma vie, tout ça. T’as vachement bien fait, Gérard, il est parfait, en place, très bon, ce p’tit pomerol de deuxième rideau. Et comme j’ai complètement oublié le prix, neuf ans après, il est encore meilleur. Je l’ai, je suis content, c’est tout bien, je l’ai bu, bonheur avec onze à suivre.
Voilà à quoi servent les primeurs. En avoir, les couver pendant dix ou quinze ans, oublier le prix, les boire avec ravissement et les amis.
Et le seul truc auquel l’Homme est devenu vraiment attentif, c’est à qui il achète ces vins qui lui seront livrés dans deux ans. Ça ne rigole plus comme du temps de 1855. Les marchands sérieux sont ceux qui appartiennent à de gros négociants bordelais historiques à une ou deux exceptions près, ceux qui sont adossés à des millions de quilles en stock, pas les malins de cour de récré qui montent des sites trop chouettes pour être honnêtes.
Il finira par dégainer la Visa, Raymond. Pour ça. En avoir, l’oublier, le retrouver, la poussière, ces plaisirs. C’est simple.