Le blog de Nicolas de Rouyn

Bonjour.
Ceci est un blog dédié au vin et au monde du vin, qu'on appelle aussi le mondovino. Et à tout ce qui entoure le vin, les belles tables,
les beaux voyages, les tapes dans le dos et les oreilles tirées.
Cela posé, ce qu'on y lit est toujours de-bon-goût-jamais-vulgaire,
ce qui peut plaire à votre mère. Dites-le lui.
(Only dead fish swims in ze stream).
Les photos sont signées Mathieu Garçon, sauf mention. Pour qu'elles soient belles en grand, il suffit de cliquer dessus.
Au fait, il paraît que "l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération".
Nicolas de Rouyn



mardi 23 novembre 2021

Sortie de crise

On le voyait comme ça. La pandémie fatale s’éloignait. Commerces, restaurants et horizons se libéraient. L’économie repartait. Les Etats-Unis revenaient sur les taxes Airbus. Le Brexit était moins grave que prévu. Le vignoble ouvrait ses volets. Un air de printemps s’installait, aidé par une fenêtre météo très courte, pleine de promesses pourtant. Ce n’était pas ça. Les Français suspicieux (toujours) étaient rétifs à une vaccination de masse, le président fronçait ses sourcils bien peignés, les menaces volaient bas. Sur les réseaux sociaux, les pro et les anti s’empoignaient comme s’il s’était agi d’un vin nature ou de levures sélectionnées. La fête battait son plein.

La restauration et ses terrasses surdimensionnées qui pourrissent la vie des riverains voyaient la vie en rose et commandaient du vin allègrement (« à prix serrés, faut nous aider ») chez les vignerons exsangues qui acceptaient parce que la trésorerie, quoi ; on verra la marge après. Patatras, voilà que le passe sanitaire (« on n’est pas des gendarmes ») limitera aux seuls vaccinés l’accès aux plaisirs des restaurants. Pas grave, ils se rattrapent d’avance sur les prix des vins à la carte en s’étonnant de la sobriété de leur clientèle. L’un dans l’autre, c’est le cas de le dire, on voyait le ciel s’éclaircir. Et ce ne sont pas les violences tordues d’une chercheuse woke féministe intersectionnelle issue d’un campus américain qui traite la gastronomie française de « raciste » sur le site de Sciences-Po (quand même), on a envie de dire Sciences-Peau, qui risquaient de les empêcher de dormir. Non, l’affaire ne se présentait pas si mal.
Nous n’avions pas les bonnes lunettes.

Une succession de catastrophes météo pointait le bout de son vilain museau au milieu de perspectives commerciales chaotiques. Le changement climatique avait un truc à ajouter. Le gel, d’abord. Je me souviens de mes chers Graeme et Julie Bott (côte-rôtie) au téléphone le lendemain de la nuit glacée. « On a tout perdu », elle était en larmes, j’avais le cœur serré comme un idiot, avec à peine un mot de réconfort. Une heure après, Paul Amsellem (condrieu) me confirmait l’ampleur des dégâts, la voix lasse. Plus tard, ici et là, au hasard toujours, des grêles ont eu raison de ce que le gel avait laissé. Quelques jours d’apaisement, d’autres de beau temps et la pluie s’installa pour un gros mois. La croissance de la plante perturbée, le mildiou qui dansait la carmagnole, les tracteurs qui ne pouvaient pas entrer dans les rangs de vigne pour traiter, partout l’humidité semait la désolation d’une saison en enfer, pensée pour les camarades bio. Verrons-nous seulement un millésime 2021 dans des quantités acceptables pour tenir les modèles économiques des vignobles de France ? C’est mal engagé, on annonce un gros - 30 % au final, toutes régions confondues. ici et là, c'est moins grave que prévu, pas terrible non plus. Un de mes très bons amis de Saint-Émilion me disait à quel point « le mildiou, c’est plus grave que les caprices des leaders de l’appellation ». Sans doute, mais ça ne dure pas la vie. Le mildiou, veux-je dire. Les postures de Cheval Blanc et Ausone sont mal comprises. Si les commentateurs habituels envoient comme toujours le pour et le contre, le vignoble ne vit pas cet épisode très sereinement. Personne ne comprend vraiment comment et pourquoi les deux premiers de cordée abandonnent la troupe en rase campagne, oubliant un peu vite qui les a faits princes. Abandonner le classement, c’est aussi faire peu de cas de l’appellation, l’une des plus porteuses de France sur tous les marchés. Et, du même geste, de toute une région qui profite de l’engouement pour les vins, mieux qu’ailleurs à Bordeaux. Ce qui permet d’asseoir une prospérité économique partagée par tous. Qui a redressé l’économie du tourisme à Saint-Émilion ? On peut comprendre sans réfléchir longtemps pourquoi l’Inao a attribué la moitié de la note finale à des items qui relèvent du développement de l’œnotourisme et l’autre moitié, à bon droit, à la dégustation. Protéger son environnement, c’est ce qui compte le plus, non ? Mon environnement commence par mon voisin, mon clocher, mon village. Cest à quoi des hommes comme Gérard Perse et Hubert de Boüard se sont attelés avec le succès que lon sait, que lon voit.

D’où qu’on tire sur le fil, on arrive à un nœud. Fallait-il s’enfuir, fallait-il rester, l’avenir le dira, ou pas. Ce que l’avenir nous dit déjà, c’est la récurrence d’une météo difficile et, parfois, pire. Rien n’indique que le ciel sera plus clément dans les années qui s’approchent. Rien n’indique le contraire, certes, mais bon. Là, il va falloir s’adapter à toute allure. Apprendre à protéger les vignes avec l’accord des instances qui devraient se responsabiliser au grand galop sur ce sujet. Plus vite, en tous cas, que le tempo habituel. Le vigneron n’est pas un mouton qu’on peut abandonner au loup et sa vie n’est pas forcément destinée à devenir un sacerdoce, voire un pensum. Soit on laisse le vigneron protéger comme il peut l’écosystème de ses vignes du gel, de la grêle, de la pluie comme l’avait fait une fois Michel Rolland sanctionné pour l’avoir fait, soit on laisse flotter les rubans avec les conséquences attendues. D’ici là, non, 2021 ne sera pas le millésime du siècle. 

 


 

 

Ce texte a été rédigé en juillet 2021