Le blog de Nicolas de Rouyn

Bonjour.
Ceci est un blog dédié au vin et au monde du vin, qu'on appelle aussi le mondovino. Et à tout ce qui entoure le vin, les belles tables,
les beaux voyages, les tapes dans le dos et les oreilles tirées.
Cela posé, ce qu'on y lit est toujours de-bon-goût-jamais-vulgaire,
ce qui peut plaire à votre mère. Dites-le lui.
(Only dead fish swims in ze stream).
Les photos sont signées Mathieu Garçon, sauf mention. Pour qu'elles soient belles en grand, il suffit de cliquer dessus.
Au fait, il paraît que "l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération".
Nicolas de Rouyn



vendredi 23 juillet 2021

Mes magnums (146)
un magnum d'un grand rosé pour le week-end

 

Domaine de la Navicelle, côtes-de-provence rosé 2020

 


 

 

Pourquoi lui

Ce domaine de La Navicelle appartient à la famille de l’inventeur d’Ikea, des Suédois, donc. Repris en main avec une folle énergie par un binôme de talents rarement rencontrés sous ces latitudes, le vin a totalement changé depuis deux ou trois millésimes. Le voilà à son mieux. Et encore, le progrès n’est jamais loin quand on veut vraiment et c’est l’impression que ces gens nous ont laissé, ils veulent vraiment.

 

Avec qui, avec quoi

Vous qui n’êtes pas client des plagistes tropéziens ou des influenceuses sur Insta, vous savez qu’un beau rosé s’attend, on ne boit pas le vin de la saison dernière. Au mieux celui de l’année d’avant. Deux ou trois ans arrangent tout, surtout en magnum. C’est la taille du contenant qui fait le meilleur vieillissement, vous le savez aussi. Buvez-le l’été prochain. Le plaisir, le vrai, est affaire de patience, ici comme ailleurs.
(Le prix aussi).

 

Combien et combien

32 euros

400 magnums

 

Ce qu’en dit le Nouveau Bettane+Desseauve

Le Nouveau Bettane+Desseauve n’en dit rien encore. Cela ne va plus tarder.

 

 

 

 

Ce sujet a été publié dans EnMagnum numéro 23, encore en vente chez votre marchand de journaux. Le moment ou jamais. Après, il sera trop tard. Pour vous repérer chez le marchand, voici la Une de ce numéro

 


 

 

 

mercredi 21 juillet 2021

Mes magnums(145)
Un beau vin à la mémoire du baron

 

 Château Clarke, listrac-médoc 2018, Édition spéciale 40 vendanges

 


 

 

Pourquoi lui

Abordons le 1 073e article de ce blog sur une note triste et regrettons la disparition prématurée du baron Benjamin, le fils d’Edmond, il y a quelques mois. Ce grand amoureux des plaisirs de l’existence – la vitesse en bateau, en auto, l’Afrique et ses espaces, les beaux vins – avait tout mis en œuvre pour que sa vie reste une légende. Ce magnum y contribue.

 

On l’aime parce que

Dans tous les vignobles de sa famille à travers le monde, le baron Benjamin multipliait les cuvées « spéciales » pour mettre en avant des terroirs auxquels il croyait. Cette édition 40 vendanges en est une.

 

Combien et combien

100 euros.

400 magnums.

 

Avec qui, avec quoi

Avec des amis curieux à qui vous raconterez comment et pourquoi Edmond de Rothschild a préféré acquérir Château Clarke plutôt que Château Margaux.

 

Il ressemble à quoi

Un beau médoc, dans une appellation moins célèbre que ses voisines. Un vin issu d’une propriété tenue comme un jardin de vignes, élaboré avec un soin de dentelière.

 

La bonne heure du bonheur

Quelques années de cave sont requises pour que ce vin livre toutes ses qualités, ne soyez pas impatients.

 

Le hashtag

#lifeonthefastlane

 

Le bug

Les premiers crus des cousins Rothschild, lafite et mouton, ont fait beaucoup d’ombre au choix plus modeste du baron Edmond. Ce que Benjamin avait commencé à estomper.

 

Ce qu’en dit le Bettane+Desseauve

Mûr, rond, un peu chaud, tannin plutôt fin, il faudra l’attendre pour que son harmonie de texture donne le meilleur d’elle-même. 91 points

 

Ce sujet a été publié dans EnMagnum n°22 sous une forme différente 

 

 

mardi 13 juillet 2021

Mes magnums (144)
Un bordeaux qui mérite sa nouvelle directrice

Château Cantemerle, haut-médoc 2018

 


 

 

Pourquoi lui

C’est une belle propriété bien menée. L’intelligence du lieu, c’est le parc immense en bois et pelouses qui entourent le château. Il y a d’autres exemples à Bordeaux, sur les deux rives, assez peu. Et ce n’est sans doute pas seulement un souci esthétique. Saluons aussi l’arrivée de Laure Canu aux commandes de la propriété, en provenance du célèbre château Angélus. Elle succède à notre cher Philippe Dambrine.

 

On l’aime parce que

Cantemerle, il y a longtemps qu’on en boit. Au bout de dix ans, il se révèle avec une délicatesse bienvenue, un arrondi et une finesse épatante. Ce n’est pas la première qualité de son jeune âge, même si les choses ont fait des progrès considérables depuis plusieurs millésimes.

 

Combien et combien

47,60 euros.

8 000 magnums.

 

Avec qui, avec quoi

Tout le monde aime boire un bordeaux de dix ans quand il est bien fait. Du coup, sortez deux magnums et remplacez-les avec ce millésime.

 

La bonne heure du bonheur

On l’a dit, il faut l’attendre. Sans doute moins que les millésimes des années 2000, mais quand même. C’est idiot de boire ce magnum à cet âge-là.

 

Le hashtag

#heavencanwait

 

Le bug

Un tout petit nombre d’agités très bruyants n’aime pas les bordeaux des grands châteaux pour de stupides raisons idéologiques. Ce bug peut aussi être un avantage.

 

Ce qu’en dit le Bettane+Desseauve

Comme ses voisins du secteur Ludon-Macau, Cantemerle a souffert des intempéries des années 2017 et 2018, ce qui fait trébucher sa magnifique progression qualitative. Raison de plus pour faire confiance aux années précédentes, montrant toute la finesse dont ce vaste terroir de 90 hectares est capable avec un peu de patience.

2018. Très aromatique et marqué par son bois, avec des notes exotiques d’agrumes, mais un retour de bouche sur le cèdre et le pin. 90 points 

 

 

Ce sujet est paru dans le numéro 22 de EnMagnum sous une forme différente

mardi 6 juillet 2021

Mes magnums (143)
Un très joli blanc de Provence

Villa Baulieu, Grand vin blanc, coteaux-d’aix-en-provence 2016

 




Pourquoi lui
Je connais bien cette propriété d’exception, l’une des grandes de Provence, installée dans le cratère d’un volcan (éteint, rassurez-vous) sur un système d’irrigation mis en œuvre par les Romains. Une destination sans beaucoup de concurrence.

 

On l’aime parce que

Pierre Guénant a acquis l’endroit il y a 20 ans avec l’ambition dont ne se départissent jamais les grands entrepreneurs. Aujourd’hui, à tous égards, le pari est gagné, œno-tourisme et vins compris.

 

Combien et combien

91 euros.

160 magnums.

 

Avec qui, avec quoi

Avec de vrais curieux. S’ils sont un peu snobs, c’est très bien, le story-telling est so chic. L’assemblage à majorité de rolle ira aussi bien avec des poissons qu’avec un veau crémé aux cèpes ou, à la saison, un risotto aux truffes.

 

Il ressemble à quoi

C’est un très beau blanc, un vin de longue garde, déjà bon, bon tout le temps. La vinification en vendange entière (sans érafler les grappes) explique sans doute la fraîcheur et la complexité dynamique dont ce vin fait preuve.

 

La bonne heure du bonheur

Ayons tendance à garder les grands blancs sans exagération. Ce 2016 a quatre ans, accordons-lui deux ans de plus avant de le convier à dîner.

 

Le hashtag

#provenceterredeblancs

 

Le bug

Comme chaque millésime montre des progrès sensibles, faut-il attendre le prochain ?

 

Ce qu’en dit le Bettane+Desseauve

Une belle matière pour ce blanc qui montre les premiers signes d’évolution : boisé fondu, petits fruits confits, miel et cire d’abeille. Long, il a gardé sa nature croquante et va continuer à bien évoluer. 91/100

 

 

Ce sujet a été publié dans EnMagnum n°22 sous une forme différente.

mercredi 30 juin 2021

Mes magnums (142)
Parmi tous les Perrier de Champagne,
il y a Joseph

 

Joseph Perrier, Cuvée royale, blanc de blancs, champagne

 


 

 

Pourquoi lui

Il y a longtemps que nous adorons cette petite maison installée à Chalons-en-Champagne, loin de Reims et d’Épernay, proche de la Bourgogne. Les patrons du groupe Thiénot ne s’y sont pas trompés quand ils ont opéré un rapprochement avec la famille Fourmon chez Joseph Perrier. En même temps, ils sont cousins.

 

On l’aime parce que

On aime ces vins hors des routes, loin du mainstream. Mais tout près de la grande qualité qui est le plus petit dénominateur commun, n’en doutons pas.

 

Combien et combien

84 euros

1 500 magnums

 

Avec qui, avec quoi

Comme toutes ces marques moins célèbres et très enracinées dans leurs terroirs et leurs histoires, c’est un champagne de connaisseurs. Organiser le tour de table du dîner en fonction de cette donnée majeure.

 

Il ressemble à quoi

De la finesse, de l’expression, le caractère des gens qui le font. Un champagne de famille est aussi une qualité rare.

 

La bonne heure du bonheur

En Champagne, les bonnes maisons attendent avant de commercialiser, ce qui ne vous empêche pas d’ajouter deux ou trois années de vieillissement supplémentaires. C’est vous qui gagnez à la fin.

 

Le hashtag

#chalonsforever

 

Le bug

Il y a d’autres Perrier en Champagne (Laurent et Jouët) et Joseph est sans doute le moins connu. Au fond, c’est peut-être un avantage.

 

Ce qu’en dit le Bettane+Desseauve

Le vignoble compte 21 hectares qui couvrent un quart des besoins de la maison, avec notamment de très belles parcelles à Cumières et d’étonnantes caves de plain-pied creusées dans la colline, longues de 3 kilomètres. Le brut non millésimé est assurément l’un des meilleurs de sa catégorie, tout comme l’excellent blanc de blancs. La rare cuvée Joséphine, qui associe superbement saveur et raffinement, complète un remarquable tableau.

 

 

Ce sujet a été publié dans EnMagnum n°21 sous une forme différente

mardi 22 juin 2021

Mes magnums (141)
Le champagne que vous ne connaissez pas

Champagne Le Brun de Neuville, Autolyse Noirs et Blancs, NM

 


 

 

Pourquoi lui

Une des rares petites coops indépendantes menée par un président qui est aussi le directeur général, ce qui n’arrive à peu près jamais dans le monde de la coopération. Et cet homme-là, c’est Damien Champy, très fin connaisseur des terroirs de ses adhérents. Une coop identitaire, ça existe ? La voilà.

 

On l’aime parce que

Damien Champy a entièrement repensé la gamme et ses définitions avec une certaine exigence. « Autolyse Noirs et blancs », ça donne envie d’aller voir. En fait, c’est 80 % de pinot noir et le solde en chardonnay. Bon, d’accord.

 

Combien et combien

79 euros.

654 magnums.

 

Avec qui, avec quoi

Un vin qui sort d’une coopérative peut froisser quelques esprits chagrins. Un bon champagne très agréable peut en ravir d’autres. C’est peut-être le moment de replonger dans votre carnet d’adresses.

 

Il ressemble à quoi

C’est un brut dosé à 8 g/l, dans un classicisme champenois revisité. Ce vin a été mis en bouteille en 2008, il a passé douze ans dans les caves de Le Brun de Neuville. Il est marqué pinot noir et arrondi, allégé presque, par le chardonnay.

 

La bonne heure du bonheur

Je le verrais bien en champagne d’après dîner. Il a du fond et une complexité tenue, c’est un vin de méditation.

 

Le hashtag

#bestbuy

 

Le bug

Je ne connais pas beaucoup de cavistes qui en vendent. Je le regrette.

 

Ce qu’en dit le Bettane+Desseauve

Sur 148 hectares, la maison Le Brun de Neuville vinifie des vignes principalement situées dans le Sézannais. Les vins séduisent par leur souplesse et leur précision aromatique. Ce sont des champagnes d’intensité moyenne, ce qui les rend agréables.

mercredi 16 juin 2021

Mes magnums (140) Le fleurie des fous

Domaine Marc Delienne, La Vigne des fous, fleurie 2018 




Pourquoi lui
Nous aimons beaucoup Marc Delienne, ce néo-vigneron qui a tout appris dans les vignes et le chai d’Éloi Dürrbach, au domaine de Trévallon. Nous l’avons déjà
« chroniqué » dans En Magnum. Il était temps de passer aux travaux pratiques.

On l’aime parce que
Ce vin est issu de la Madone, la vigne la plus pentue de l’appellation. Là, tout se fait à la main et à la pioche. Et les labours, à l’aide d’un treuil. Pourquoi croyez-vous que cette parcelle s’appelle la vigne « des fous » ? C’est aussi un amphithéâtre de vignes comme on en croise rarement avec son sol de granit rose et son exposition multiple qui impose des vendanges en plusieurs fois. Autant de complications qui ont un prix.

Combien et combien
100 euros. 1950 magnums

Avec qui, avec quoi
Le gamay bien fait rassemble de plus en plus d’amateurs. C’est fini l’idée du beaujolais imbuvable, c’était il y a mille ans. Et ce magnum jusqu’ici inconnu vous fera passer pour un explorateur des saveurs, tout le bénéfice est pour vous.

Il ressemble à quoi
Ce fleurie concentre tout ce que son nom annonce, dont une bouche très fleurie justement. Les conditions d’élevage sont remarquables, 15 mois en foudres de 30 hectolitres, un choix délibérément tourné vers le fruit.

La bonne heure du bonheur
Le gamay vient vite, le magnum harmonise son vieillissement, tout est réuni pour n’avoir pas à attendre trop longtemps. Disons deux ans.

Le hashtag
#thebestfleurie

Le bug
Comme dans tous les vignobles en pleine renaissance, on trouve de tout, dont des illuminés, des vantards, des tricheurs qui tentent comme ils peuvent de se faire une place à côté des vrais talents. Faites confiance à Marc Delienne, il a été à bonne école.

Ce qu’en dit le Bettane+Desseauve
Le Bettane + Desseauve n’en dit rien encore, un manque bientôt comblé. 

 

 

Ce sujet a été publié dans EnMagnum numéro 22 sous une forme différente.
Le numéro 23 est en vente chez votre marchand de journaux.
Voici la Une du nouveau numéro, photographiée par Fabrice Leseigneur :



mercredi 2 juin 2021

« Chez Krug, tout change et rien ne change »

J'ai rencontré Maggie Henriquez chez Krug en octobre 2019. Elle était présidente de la maison historique depuis dix ans, il était temps de faire un tour d'horizon avec elle. Interview passionnante

Vous avez repris la maison dans une période très difficile. En 2008, La crise des subprimes éclate pendant l’été aux États-Unis et arrive en France en septembre. On a raconté que la Champagne avait eu beaucoup de difficultés dès le premier trimestre 2009. Comment avez-vous eu le courage, ou l’inconscience, de reprendre une maison dans cet état ?
Je suis arrivée en 2009 sans connaître la situation de la maison, avec une expérience très marquée par les “turn around”. J’ai travaillé dans beaucoup de situations de crise, celle de 89 au Venezuela, celle du Mexique, celle de 2001 en Argentine. Je suis habituée à ces circonstances et à travailler dans des organisations très larges. J’arrive chez Krug qui est une petite maison avec cette perception de moi-même comme très experte dans la crise. 2009 était déjà une année très difficile pour la maison. Je me suis dit : « C’est petit, c’est facile ». C’est la formule des échecs. Ma première année fut l’année la plus difficile de ma carrière. Fin 2009, nous avions perdu déjà un volume important additionné à celui qu’on avait perdu en 2008. J’ai terminé l’année avec la sensation d’avoir échoué et de ne pas avoir pris les bonnes décisions. 67 % de pertes en volume et 98 % de pertes en résultat, vous imaginez ?
Fin 2009, catastrophe totale. Quels étaient les chiffres de cet échec ?
En 2008, la maison avait perdu 45 % et s’attendait à ce qu’on puisse rapidement arrêter la chute en 2009. On avait accumulé 67 % de pertes en volume et 98 % de pertes en résultat. Ma situation était vraiment catastrophique. Je pense que le groupe s’est rendu compte que j’étais un peu loin de ce concept de luxe, etc. La direction m’a invitée à expliquer cette situation désastreuse. Je me souviens de ce qu’on m’a dit : « Maggie, oublie tout ce que tu as fait dans le passé, oublie l’idée que tu puisses arriver en six mois à avoir une stratégie et une vision. Tu es en face de quelque chose où le temps est nécessaire. Tu auras besoin de trois ou quatre ans pour y arriver. Le luxe c’est le temps. » Après cet entretien, de retour chez moi, je commence à lire un livre que j’avais acheté, mais que je n’avais jamais ouvert, Luxe oblige de Kapferer et Bastien. J’y découvre que le luxe, c’est quelqu’un qui est vivant à travers les organisations, que c’est une vision, celle d’un fondateur et qu’il faut connaître ses consommateurs, les comprendre au mieux. Et là, je me rends compte de deux choses. On ne connaît rien du fondateur de Krug et la maison ne cherche pas du tout à comprendre ses consommateurs. Tout ce que la maison peut offrir au marché, c’est la création et l’invention de son fondateur. C’est ce fondateur qui a voulu offrir quelque chose qui n’existait pas. J’adore dire que le luxe, c’est une lumière qui allume les chemins pour les autres. C’est toujours quelqu’un qui propose quelque chose qui n’existe pas sur le marché. J’ai donc cherché dans l’histoire de la maison pourquoi on faisait ce qu’on faisait. Voilà le début d’une belle histoire qui m’a pris beaucoup de temps et dont je suis aujourd’hui très fière. Dix ans plus tard, on en voit le résultat. Et l’évidence de ce résultat, c’est la possibilité qu’on a eu de restaurer le patrimoine de la maison. C’était beaucoup de travail, beaucoup de compréhension et de connaissance. Au final, j’ai l’évidence que le luxe, c’est le temps.
Chaque année où presque Krug lance une nouvelle idée. La maison invente des concepts d’une modernité extrême, comme Krug ID et sa musique. Vous avez imaginé tout ça. Pour aller où ?
En réalité, on ne peut pas dire que nous avons créé une nouvelle idée chaque année. Je suis convaincue que l’important était de retrouver notre raison d’être. On ne la connaissait pas. Elle commence par la vision d’un homme qui a dit : « Pourquoi faut-il attendre une bonne année pour produire un grand champagne ? Je veux créer le plus beau champagne que l’on peut offrir chaque année. » Cette idée a conduit à la réalisation géniale de Krug Grande Cuvée, autrefois private cuvée. Certes, on ne peut pas faire un grand champagne toutes les années parce que la météo change et que le climat évolue. Mais si on considère que chaque petite parcelle est respectée comme un terroir à part et qu’elles donneront un vin différent selon les années et les climats, alors le vin sera différent. Si chaque parcelle est respectée comme telle, de manière individuelle, je vais avoir un vin individuellement sélectionné, créé et gardé. Pour chaque parcelle, je vais avoir une palette de couleurs. La maison utilise les trois cépages champenois – le pinot noir, le chardonnay, le pinot meunier – et elle a accès à tous les terroirs de la Champagne. L’idée du fondateur était de faire une bibliothèque avec toutes ces couleurs. Dans cette bibliothèque, je vais recevoir toutes les années les vins issus de toutes les différentes parcelles. Ils vont me donner une palette spéciale pour l’année avec laquelle on cherche à créer cet hommage à la Champagne, ce champagne de plusieurs cépages qui est à la fois une vision personnelle et l’expression la plus généreuse. Ce projet, c’est le rêve du fondateur et la raison d’être de cette maison. C’est ce qu’il a appelé la Cuvée numéro 1. Selon lui, une bonne maison ne devrait former qu’une ou deux cuvées de la même composition et de la même qualité. Il a tout écrit dans un petit carnet, dès qu’il engage ce projet à l’âge de 41 ans. À 42 ans, il décide de quitter la maison où il travaillait. À 43 ans, il complète la négociation avec Hippolyte de Vivès afin de prendre cette maison. Vivès était un homme connu pour avoir accès à de très bons vignerons et à de très bons terroirs. Il découvre Joseph et son idée de faire quelque chose qui n’existe pas et, complètement séduit, il l’invite à devenir le propriétaire majoritaire de la maison. Voilà comment Joseph a fondé la maison Krug, qui prend son nom à partir de 1843. Comme il sait qu’il fait quelque chose qui n’existe pas ailleurs en Champagne, il décide donc de tout écrire dans ce petit carnet, redécouvert en avril 2010. J’ai lu ce carnet avec beaucoup d’émotions.
Que raconte-t-il ?
Il y explique l’importance de ne pas faire de compromis. Même si, en apparence, on peut faire des bonnes cuvées issues de parcelles moyennes et même médiocres, ce sont des exceptions sur lesquelles on ne peut jamais compter. On risque d’abîmer sa réputation. Il voulait faire un champagne d’une qualité supérieure. Il était obsédé par la qualité et avait compris qu’un bon champagne commence avec la création de bons vins issus de bons terroirs et des bonnes parcelles, sans compromis dans la sélection. C’est extraordinaire parce que j’ai découvert l’histoire de ce carnet en avril 2010. Un peu plus tôt, en février, suite à la situation difficile de 2009, j’avais dit à Éric Lebel, notre chef de cave : « Invite-moi à tout ce que tu fais, peut-être que je vais découvrir quelque chose qui va me clarifier la situation. » Il m’avait répondu que je devais évidemment venir aux dégustations avec les vignerons. J’assiste donc à une dégustation avec une vigneronne de Bouzy. Il y avait trois verres qui correspondaient à trois parcelles. Le premier était un vin au fruit extraordinaire. Le second était un peu plus discret, mais fantastique, avec de la structure et une longueur formidable. Le troisième verre était issu de raisins en surmaturité. Éric dit alors à la vigneronne : « J’ai l’impression que vous avez vendangé ces trois parcelles le même jour. Pourtant, je vous avais prévenu que cette troisième parcelle est trop exposée au soleil. Elle a besoin d’être récoltée quatre ou cinq jours avant les autres. Madame, je suis désolé, mais cette parcelle chère à la maison ne fera pas partie cette année de nos champagnes. Elle ne participera pas à nos créations, parce qu’elle n’est pas au niveau. » Chaque bouteille de Krug correspond à un assemblage de vins qui sont le résultat d’une seule parcelle et des dégustations qui suivent. Si les résultats de cette parcelle n’arrivent pas au niveau, elle n’entre pas dans l’assemblage. Deux mois plus tard, je retrouve ce petit carnet où Joseph explique qu’on ne peut pas assembler des vins qui ne sont pas au niveau. Il le dit en 1848, en insistant sur le plus grand soin à apporter à toutes les étapes de la création du champagne et sur le fait qu’une bonne maison ne devrait former que deux cuvées de la même qualité. D’un côté, Krug Grande Cuvée, son rêve et la raison d’être de la maison. De l’autre, une cuvée de circonstance qui exprime l’histoire d’un millésime.
Avec Krug ID et les cuvées « éditions », vous avez synthétisé cette histoire incroyable léguée par Joseph Krug. C’est quoi ?
Après m’être rendu compte de l’histoire de notre maison, je me suis dit que la vision originale de notre fondateur existait toujours et que les gens souhaitaient la connaître. Chaque grande-cuvée a son histoire. C’est une création hors du commun issue d’une palette de 400 vins, 250 vins de l’année et 150 vins de réserve de 13 ou 14 années différentes. À partir de ça, le chef de cave sélectionne entre 120 et 190 vins pour créer, chaque année, cet hommage à la Champagne. Il y a des choses à raconter à ce sujet, comme il y en a aussi pour la cuvée numéro 2, fruit du millésime. C’est pour cela qu’on a décidé de créer Krug ID. Toutes les bouteilles portent un numéro qui permet – initialement via une application que nous avons développée en 2014, mais désormais par d’autres moyens comme Twitter ou Google – d’avoir accès à l’histoire de la cuvée et à une multitude d’informations comme des accords mets-vins, des recommandations sur le service et, depuis peu, une connexion avec la musique.
Et cette idée de numéroter les cuvées de brut sans année ?
On a commencé avec Krug ID en 2011. Quand le digital n’était pas encore utilisé pour les produits de luxe et qu’il était d’ailleurs assez éloigné de ce monde. Je crois vraiment que la technologie est au service des gens. Le digital doit être là pour nous donner l’opportunité de partager avec les consommateurs l’histoire et les détails qui existent derrière chaque bouteille. D’une édition à l’autre, il y a des différences majeures et il faut pouvoir l’illustrer avec une étiquette frontale, visible. C’était une rupture dans l’histoire de la maison. Mais nous sommes fiers de nos champagnes. Il fallait aller plus loin dans la manière d’identifier chaque bouteille, de la rendre unique. On a commencé à imprimer le numéro d’édition sur l’étiquette frontale à partir de l’année 2016. On cherche à montrer que chaque année est une nouvelle édition du rêve de Joseph.
Parmi toutes les choses qui portent la marque vers le public, il y a cette expérience menée avec l’Ircam (institut de recherche et coordination acoustique-musique) sur la manière de représenter musicalement les qualités organoleptiques des champagnes Krug. D’où vient cette innovation ?
Au début, c’était une intuition. Il y a quelque chose de sensoriel et de physique dans la dégustation. On a cherché à le montrer en s’appuyant sur la science. Les laboratoires des universités d’Oxford, d’Édimbourg et Yale travaillaient déjà sur ce sujet. On a cherché à montrer qu’il y a une résonance capable de créer cet accord entre la dégustation et le son. C’est un peu le même chose pour les accords mets-vins. Ce sont les connexions entre la gastronomie et le vin qui vont créer une expérience particulière. Les équipes de la maison, le chef de cave et l’une de nos œnologues ont travaillé avec le personnel de l’Ircam pour faire une traduction des sensations dans un langage compréhensible par la musique.On a sélectionné dix parcelles en Champagne pour pouvoir illustrer les chardonnays, les pinots noirs, les meuniers. L’idée est de montrer que le pinot noir du sud de la montagne de Reims n’est pas le même que celui du nord de la montagne de Reims. La traduction de ces sensations a été donnée à un musicien afin qu’il donne une composition de ces dix terroirs différents. C’était extraordinaire de pouvoir montrer à nos consommateurs cette partie-là de la création des champagnes Krug. La musique est universelle, c’est un langage auquel tout le monde a accès. Grâce aux versions musicales de ces dix parcelles, le consommateur peut comprendre le clos du Mesnil, dans la clarté, sa finesse, sa hauteur. Il peut comprendre la différence avec le clos d’Ambonnay, très différent par sa structure. Entre ces dix pièces musicales, les tons changent parce que tout est différent.
Le marché du champagne en France fléchit. À quoi attribuez-vous ce ralentissement ?
Pour moi, il y a deux raisons. D’une part, l’agitation sociale qu’on a vécu à la fin de l’année 2018 a fait chuter la fréquentation dans les hôtels, les bars et les restaurants. On sait très bien que la fin de l’année représente presque 50 % de la consommation de champagne en France. D’autre part, et c’est une tendance mondiale, les gens cherchent à consommer des produits de grande qualité en plus petite quantité.
L’identité de Krug, c’est l’assemblage des cépages, des millésimes, des terroirs et cette alchimie incroyable trouvée par un chef de cave visionnaire semble durer toujours. Pourtant, des choses ont changé en dix ans. C’est quoi Krug aujourd’hui ?
Chez Krug, tout change et rien ne change. On a cherché à comprendre cette maison telle qu’elle a été imaginée par son fondateur. L’essence de la maison Krug est de pouvoir offrir des champagnes de très grands niveaux de qualité. En gardant à l’esprit que la Champagne n’est pas une région connue pour produire des vins de terroir. Nous pensons le contraire, nos 275 parcelles donneront 275 vins différents et deux vignerons, même voisins, produiront deux vins différents. Nous cherchons à comprendre l’individualité de chaque terroir. C’est ce que nous faisons de manière très claire au clos du Mesnil et au clos d’Ambonnay. Tout commence par cette palette de 400 vins à la disposition du chef de cave. Avec pour mission de recréer chaque année le rêve de notre fondateur, Krug Grande Cuvée, et de raconter l’histoire d’une année particulière, avec notre millésimé. Il y a aussi Krug Rosé, création inspirée de la vision de Joseph, né dans les années 1970 afin de pouvoir donner au marché un rosé très élégant, qui n’existait pas à cette période. Pour la maison, la qualité ne peut pas s’obtenir sans comprendre chaque terroir.
Vous présidez aux destinées d’une marque parmi les plus emblématiques de la Champagne. Mais vous avez ajouté assez récemment à vos activités la responsabilité de Estates & Wines, société du groupe Moët Hennessy qui rassemble les vignobles étrangers de la marque. Pourquoi avoir accepté cette mission ?
C’était une invitation de Philippe Schaus, notre président, dans le cadre d’un remplacement. Il voulait quelqu’un en qui il pouvait avoir confiance et qui comprenait le vin. Son idée était que je parte de chez Krug pour aller chez Estates & Wines. Mais Krug m’appartient dans mon émotion, c’est un travail de plusieurs années et je ne peux pas concevoir de quitter la maison à 63 ans. C’est impossible. Je lui ai donc dit que j’allais réfléchir et trouver une solution. Tout en continuant avec Krug, je lui ai proposé de l’aider à recruter quelqu’un qui pourrait gérer la division. Depuis janvier 2019, Boris Janicek est complètement en charge de la société. On cherche à construire un portefeuille plus complet, plus cohérent. Je suis ravie d’avoir contribué à cette direction.
Vous envisagez, sous votre gouvernance, l’acquisition de nouveaux domaines à travers le monde ?
Bien sûr. Nous avons un portefeuille intéressant parce que nous avons acquis des domaines pionniers dans le monde. L’idée est d’aller dans ce sens, avec des propriétés qui répondent à cette vision d’origine. Par exemple, Ao Yun correspondait à celle d’aller en Chine à la recherche d’espaces magiques dans lesquels on pourrait faire un grand vin. Ça, c’est pionnier. Ça répond absolument à la philosophie qu’on doit avoir dans tous les domaines chez Estates & Wines.


Interview réalisée début octobre 2019 et parue dans EnMagnum le mois suivant.

mercredi 26 mai 2021

Les habits neufs de Pierre Gattaz

La bonne route, pour comprendre cette Provence-là, pour bien la regarder, s’en imprégner, l’adorer, c’est d’enfiler la vallée du Lubéron et d’obliquer vers le sud, à Bonnieux, pour dévaler la combe de Lourmarin et se retrouver sur l’adret du grand massif, côté Durance, lunettes de soleil et bon sourire en évidence. Pas loin, vous vous retrouvez au château de Sannes, vous avez laissé à droite La Cavale et à gauche le château de La Verrerie. Installé depuis peu à Sannes, Pierre Gattaz n’est pas le premier grand patron à avoir choisi cette Provence rurale pour s’investir (le mot est faible) dans une grande exploitation agricole. Avant lui, la famille Descours, puis Paul Dubrule ont emprunté le même chemin avec, sans doute, les mêmes espoirs et, sûrement, les mêmes difficultés. Pour les Descours, comme pour Dubrule, le parcours a été long avant que les vins ne commencent à avoir l’intérêt requis dans un monde où l’excellence prime. Pierre Gattaz en a une précise conscience, mais : « Ces gens ont créé de belles entreprises, voire des empires. D’un seul coup, ils ont décidé de s’enraciner. C’était aussi mon cas. Le retour à la nature et au terroir, s’arrêter de voyager dans tous les sens, calmer – un peu – le jeu. Plus notre époque devient numérique, plus le besoin de s’enraciner devient fort. Mais ce n’est pas un enracinement sur une chaise longue ou dans une piscine, on cherche à bâtir de nouveaux projets parce que, profondément, nous sommes des entrepreneurs. » On commence à comprendre. Lui, il considère qu’il n’a pas le temps d’attendre des siècles pour avoir des vins performants. Dans cette aventure, il a entraîné sa femme et aussi ses enfants. Ils ont entre 25 et 35 ans et le premier confinement, en mars et avril 2020, a agi comme un révélateur. Ils ont commencé à travailler, à inventer, à s’intéresser au grand œuvre de Papa. Pour le plus grand bonheur du dernier nommé.
Pierre Gattaz est l’ancien président du Medef, le patron des patrons, l’homme qui avait promis un million d’emplois, pari tenu. Avec infiniment d’humilité, le voilà agriculteur et, bien sûr, il embauche. « J’ai créé huit emplois », dit-il l’œil vif. Ce domaine qui entoure le château de Sannes, ce n’est pas seulement de la vigne. Il y a aussi des oliviers, des cerisiers, des lavandes et des hectares de blés anciens, « des blés peu chargés en gluten, une variété très demandée par les boulangers responsables et les consommateurs soucieux de leur équilibre ». Le marché est d’accord, ouf. Il y a aussi un projet de potager partagé à la disposition des salariés du domaine. Le tout est mené en agriculture biologique. Première année certifiée, 2020. La bio-dynamie se profile à l’horizon. Pierre Gattaz s’applique à cocher toutes les cases, comme dans une recherche de rédemption. Il parle de la planète et des gens qui travaillent dans les champs, dans les vignes. Pour mener à bien toute cette nouveauté dans sa vie, il s’est attaché les services de la célèbre consultante Laurence Berlemont, œnologue qui a créé il y a plus de vingt ans le Cabinet d’Agronomie provençale à Brignoles, un peu plus au sud, dans le Var. Pour être œnologue, elle a vite compris qu’il fallait aussi s’intéresser aux oliviers et à l’agriculture au sens le plus large possible. Ainsi, elle est capable d’accompagner les projets les plus vertueux. Très vite, un chai contemporain sort de terre, il n’y manque rien pour faire au mieux. Un caveau vient compléter le tableau, l’œnotourisme est un vrai sujet ici, en Provence. Bientôt, des chambres d’hôtes. Retour sur le vin. « La Provence est une terre de rouges et de blancs, ce qui n’empêche pas de faire des rosés. Pour l’instant, la production se répartit entre une moitié de rosé et l’autre moitié en rouge et en blanc à parts à peu près égales. » 20 000 bouteilles en 2019, trois fois plus en 2020, le rythme est donné. Très vite, Gattaz a compris que le rosé, vite vendu, vite bu, était indispensable à l’équilibre économique de sa nouvelle propriété. Il fait un peu de marketing, pas trop. Les cuvées, comme ailleurs, reprennent les fondamentaux de la propriété, son histoire. 1603, dans les trois couleurs, est une gamme qui rappelle l’année de fondation de la propriété, un pavillon de chasse pour commencer, la chapelle et les agrandissements attendront le milieu du XVIIe siècle et le début du suivant. Terre de Sannes en rouge, Le Grand blanc de Sannes, on est dans le ton. Il a raison, les lieux méritent le plus grand classicisme.
Sannes n’est pas à proprement parler un château comme on l’entend plus au nord de la France. Il s’agit plutôt d’une grande bastide, flanquée d’une chapelle édifiée en 1661. L’ensemble montre l’austérité des demeures seigneuriales de Provence, très adoucie par un parc exceptionnel dans ses proportions comme dans son dessin. Sur la terrasse qui prolonge l’entrée, au sud, sous les platanes gigantesques posés là pour l’ombre bienvenue l’été, le regard porte vers la pièce d’eau qui précède des jardins à la française et, plus loin, une piscine créée par la précédente propriétaire, une Américaine dont on perçoit tout de suite les inspirations à la Hearst Castle, en plus sobre et, donc, plus chic. Sur la droite, à quelques centaines de mètres au bord des vignes, un vieux moulin, le projet est de le remettre en fonction. Les installations techniques, pas très distantes, sont pourtant hors de vue, comme la piscine. Tout ceci respire la félicité et la Provence historique et éternelle, c’est un bijou du genre. La prochaine étape, qui occupe les esprits et les agendas, c’est la montée en gamme des vins de Pierre Gattaz. Il y tient beaucoup.


Les photos sont signées Mathieu Garçon. Dans l'ordre, Pierre Gattaz et Laurence Berlemont, consultante ; l'allée qui mène au château ; les grands cèdres du parc.