Le blog de Nicolas de Rouyn

Bonjour.
Ceci est un blog dédié au vin et au monde du vin, qu'on appelle aussi le mondovino. Et à tout ce qui entoure le vin, les belles tables,
les beaux voyages, les tapes dans le dos et les oreilles tirées.
Cela posé, ce qu'on y lit est toujours de-bon-goût-jamais-vulgaire,
ce qui peut plaire à votre mère. Dites-le lui.
(Only dead fish swims in ze stream).
Les photos sont signées Mathieu Garçon, sauf mention. Pour qu'elles soient belles en grand, il suffit de cliquer dessus.
Au fait, il paraît que "l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération".
Nicolas de Rouyn



jeudi 20 septembre 2012

Laurent-Perrier, elles ne sont pas vendeuses

Un haut mur qui n’en finit pas, masque difficilement les frondaisons des grands arbres de ce qui a tout l’air d’être un beau parc. C’en est un. On arrive bientôt à la grille d’entrée, l’élégance du fer forgé. Là-bas, au bout de l’allée, la façade austère et belle d’un petit château de campagne, flanqué de ses communs en retour d’équerre. La cour pavée. La belle entrée traversante qui découvre l’ordonnancement finalement assez simple d’un jardin à la française en devenir.
Nous sommes à Louvois, le château de réception de Laurent-Perrier. Une acquisition récente pour la maison de champagne, dont l’ensemble des activités s’est toujours tenu à Tours-sur-Marne, à quelques kilomètres de là. Bernard de Nonancourt habitait à côté de son bureau et ses filles ont été élevées entre les chais et les caves. Pourtant, ce château de Louvois leur ressemble. Il a de l’allure sans être un séducteur. Aujourd’hui que leur père a disparu, Alexandra et Stéphanie assurent la direction de la maison en gardant en tête l’esprit de ce père tout-puissant, « notre père a fait du champagne avec une image de la France et une perception fine de l’esprit français ». Avec humilité et réalisme, elles se sont entourées des compétences nécessaires à la réussite d’une grande marque de Champagne. Elles s’appliquent autant qu’il est possible à perpétrer le souvenir de leur père, sa vision, sa force.
Bernard de Nonancourt était un grand homme qui a traversé le siècle et sa propre vie avec infiniment d’éclat et d’altitude. Il est à l’origine de deux ou trois innovations. L’une d’entre elles mettra longtemps à s’imposer, c’est le concept du champagne sans sucre ajouté au moment du dégorgement. On dit alors qu’il est non-dosé. Il s’agit d’un champagne plus tonique que les autres, le vin blond dans sa vérité. Aujourd’hui, de nombreuses maisons embouteillent des non-dosés, pas toutes. C’est un tout petit marché réservé aux amateurs éclairés, dont l’Ultra-Brut de Laurent-Perrier aura été, en quelque sorte, l’éclaireur. Il a aussi jeté les bases d’une cuvée haut de gamme, un assemblage de grands crus dans trois millésimes d’exception, qui tient la dragée haute aux millésimés de toutes sortes qui fleurissent en Champagne. Une légende-maison veut que ce soit le général de Gaulle qui ait trouvé le nom de la cuvée dans le feu d’une conversation avec Nonancourt. Ce champagne s’appellera Grand Siècle.
Être les héritières d’une grande maison de Champagne est probablement une chance dans une vie, mais pas seulement. Ces grosses machines, comme toutes les entreprises modernes qui composent avec le public, sont lourdes et compliquées à mener. Elles exigent de l’anticipation et, s’agissant de transformation de produits agricoles, des nerfs d’acier. Alexandra et Stéphanie de Nonancourt le savent, et cela fait partie de leurs gènes comme des fondamentaux de l’entreprise. Pourtant, elles préfèrent s’exprimer différemment. « Le champagne porte une part de spirituel, on n’ouvre pas une bouteille de champagne, si on ne le fait pas à l’intention de quelqu’un. » Elles parlent aussi de la philosophie qui guide leur action, du désir de pérenniser l’œuvre entreprise, de « cette énergie qui a permis de reconstruire la France après la guerre et dont Laurent-Perrier détient une part ». Elles disent les investissements les plus récents, la modernisation permanente de l’outil de production pour poursuivre la croissance.
Seulement, ici ou là, à Reims ou à Épernay, on entend un autre son de cloche. Les plus matois des Champenois assurent que Laurent-Perrier ne tardera plus à être mis en vente. Une conjecture qui, bien sûr, agace prodigieusement les deux sœurs. C’est Alexandra, l’aînée, qui précise les choses : « Pas touche à Laurent-Perrier. Depuis longtemps, nous avons décidé de poursuivre et, depuis 2005, mon père avait tout organisé, tout mis en place dans ce sens. Ce pays n’aime pas les entreprises familiales et les héritiers. Chacun pense que tout ça vous tombe tout cuit dans le bec, alors que ça coûte très cher. L’entreprise est cotée en Bourse et la famille en possède 57 %, dont une part pour les livreurs et les salariés. Si nous avons décidé de continuer, c’est après en avoir mesuré toutes les conséquences et avec le plein accord des équipes compétentes qui assurent l’opérationnel de cette maison. Que chacun s’échine à prédire une vente prochaine, très bien. Mon père disait qu’il vaut toujours mieux être belle et désirable. C’est le cas de la maison Laurent-Perrier. » Si elle ne se met pas en colère pour autant, Alexandra de Nonancourt ne laisse aucune place à la contradiction ou aux arguties. Et pourquoi, d’ailleurs ?
2012 marque le bi-centenaire de Laurent-Perrier et Alexandra et Stéphanie ont bien l’intention d’accompagner l’héritage familial vers son tri-centenaire aussi longtemps que possible.


La photo : de gauche à droite, Stéphanie et Alexandra de Nonancourt au château de Louvois, photographiées par Mathieu Garçon. 
Ce sujet est paru sous une forme différente dans le numéro de septembre de Série limitée-Les Échos

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