Le blog de Nicolas de Rouyn

Bonjour.
Ceci est un blog dédié au vin et au monde du vin, qu'on appelle aussi le mondovino. Et à tout ce qui entoure le vin, les belles tables,
les beaux voyages, les tapes dans le dos et les oreilles tirées.
Cela posé, ce qu'on y lit est toujours de-bon-goût-jamais-vulgaire,
ce qui peut plaire à votre mère. Dites-le lui.
(Only dead fish swims in ze stream).
Les photos sont signées Mathieu Garçon, sauf mention. Pour qu'elles soient belles en grand, il suffit de cliquer dessus.
Au fait, il paraît que "l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération".
Nicolas de Rouyn



jeudi 14 avril 2022

Tu le bois ou tu le vends ?

J’ai toujours pensé et souvent dit qu’il n’y a aucune raison qui empêche un vigneron de s’enrichir du fruit de son travail. Que ce privilège de plus en plus rare n’était pas réservé aux footballeurs africains, aux chanteurs de charme ou aux informaticiens de Californie.

La montée en puissance de gros prix impossibles fait vaciller cette conviction. Le sort réservé aux plus chères des bouteilles est aussi un sujet d’énervement. Là encore, pas question de juger ceux qui spéculent sur le vin. Ils font bien ce qu’ils veulent avec leurs bouteilles et s’ils considèrent que leur cave est un asset, ça les regarde. Le problème est ailleurs.
D’abord, dans la frénésie qui s’empare de quelques acteurs du vignoble de produire des vins à des prix stratosphériques sans que ces prix soient justifiés par l’exiguïté de leurs parcelles ou le prestige de leurs appellations. Que penser du nouveau pinot noir du Roussillon d’Hervé Bizeul avec son intitulé étrange, « Ah le monde est si beau qu’il faut poster ici quelqu’un qui du matin au soir soit capable de ne pas remuer » (c’est le nom de la cuvée, je vous jure) ? 360 euros la bouteille, ça laisse rêveur. Rapporté au prix d’un chambertin de chez Trapet (à peu près la même somme), on ne rêve plus du tout, on se marre franchement. Que dire de ces inconnus de Champagne qui sortent une cuvée de 777 bouteilles à 1 777 euros le bout pour célébrer le record de buts d’un footballeur inconnu (de moi) ? Faut-il éclater de rire ou trouver grotesque ce vigneron de Bordeaux qui lance une cuvée à 30 000 balles la bouteille ? Cet auto-proclamé legendary Loïc Pasquet ? Qui est ce légendaire inconnu ? De qui, de quoi se moque-t-on ? Où est la prochaine relance, comme au poker ? Plus 10 000 ou plus 100 000 ? On m’objectera qu’ils font ce qu’ils veulent de leurs tarifs et que s’ils arrivent à les vendre, tant mieux pour eux. Oui, sans doute, mais tant pis pour la filière, pour l’image du vin français dans les jeunes générations et à l’étranger.

Et je ne parle que des prix en vente directe ; les ventes aux enchères, c’est un autre sujet, voir plus bas. Certes, ce ne sont pas ces bouteilles qui font envie aux amateurs que nous sommes. Moi, j’achète (et je bois) le pinot noir d’Hervé Bizeul, mais l’autre, celui à 30 euros et je suis très heureux avec ça. En revanche, quand je vois sur tel site de vente un auxey-duresses signé Jean-Yves Bizot et tarifé à plus de 2 000 euros la quille, je m’étouffe un peu. Voyons son bourgogne de base. De 500 à 900 euros. Ah. Déjà, les prix pratiqués par Lalou Bize-Leroy m’agaçaient. C’était 80 euros, son bourgogne générique. On se disait que c’était Lalou Bize-Leroy, que c’était beaucoup, mais bon, sans doute justifié par l’immense talent et notoriété de la dame. Bien sûr, je me doute que les vins ne sortent pas de chez Bizot à ces prix délirants. Qu’il y a une filière qui déconne complètement, qui joue avec les vins et les marques pour leur unique profit, sans souci de l’image desdites marques et, pas plus, de celle de la Bourgogne. Cette filière est portée par une demande excentrique qui joue avec l’argent, comme d’autres avec des osselets. On commence à entendre ici et là qu’il existe un risque de bourgogne-bashing à l’image de ce qui est arrivé à Bordeaux. Sans pousser le bouchon aussi loin, on peut craindre un détournement de l’intérêt des amateurs de ces grands crus aux tarifs pire qu’inaccessibles, simplement obscènes.

Ou faut-il céder aux sirènes du lucre, acheter pour revendre après quelques années de conservation ? Un suivi attentif des ventes aux enchères, singulièrement sur le site d’iDealwine, peut faire briller les yeux de ceux qui ont quelques sous à placer et qui ne savent pas quoi en faire. C’est une option. Regrettable, certes, et loin de ce qui fait nos passions changeantes sans cesse renouvelées, mais c’est audible. Il y a un public pour ça. On raconte qu’un milliardaire nouveau éclot chaque jour. Que ce nouvel entrant veuille se parer des plumes statutaires du grand vin, très bien. Les ventes aux enchères de bouteilles mythiques sont faites pour lui. Pour ceux qui vendent, c’est l’occasion d’adapter la composition de sa cave à l’évolution de son goût, de transformer une bouteille en une ou deux ou trois caisses, de se débarrasser d’un vin qui n’intéresse plus pour se doter de douze bouteilles qui passionnent. Pour d’autres, encore, c’est l’occasion inespérée de faire main basse sur de grands vins à prix très doux, les sauternes sont un bon exemple.

On peut aussi se souvenir que chaque région viticole française ou européenne cache des merveilles à prix justes qui prospèrent à l’ombre des grands crus pour le plus grand bonheur des amateurs. Mercurey, Givry, Rully, Marsannay, Irancy, Fixin, les hautes-côtes en Bourgogne. Saint-Joseph et Crozes-Hermitage dans le nord du Rhône, certains ventoux et lubérons dans le sud. La Loire au sens le plus large de la côte roannaise jusqu’à Sancerre et au muscadet. Les appellations dites satellites à Bordeaux. D’autres, encore et partout, en Alsace bien sûr et, de plus en plus fort, dans le Languedoc et en Provence. Autant de promesses de plaisirs interminables, de découvertes sans fin. Ouf, nous ne sommes pas condamnés à l’abstinence puisque nous ne tombons pas dans tous les panneaux.

 

© Goddard Cartoons, D.R.

 

1 commentaire:

  1. Très beau papier!
    Le dilemme se pose de plus en plus...ces cuvées iconiques trouveront toujours preneurs, même à des prix délirants...mais s'imaginer qu'il n'y aura aucun revers de médaille...au moins dans la réputation si ce n'est dans la commercialisation! Les Bourgognes génériques de Côtes de Nuits sont plus chers que, par exemple, de tout grands vins (le 0,5% d'en haut) Sud Africains ou de glorieux 2nds GCC du Médoc.
    Est-ce que cela a du sens? Vaste débat, mais on a quand même vraiment l'impression que quelque chose ne tourne pas rond dans cette élite hiérarchique du vin.
    Et oui pour la note d'optimisme: il y a des coins à champignons partout, suffit de se balader!!

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