Le blog de Nicolas de Rouyn

Bonjour.
Ceci est un blog dédié au vin et au monde du vin, qu'on appelle aussi le mondovino. Et à tout ce qui entoure le vin, les belles tables,
les beaux voyages, les tapes dans le dos et les oreilles tirées.
Cela posé, ce qu'on y lit est toujours de-bon-goût-jamais-vulgaire,
ce qui peut plaire à votre mère. Dites-le lui.
(Only dead fish swim in ze stream).
Les photos sont signées Mathieu Garçon, sauf mention. Pour qu'elles soient belles en grand, il suffit de cliquer dessus.
Au fait, il paraît que "l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération". Nicolas de Rouyn



vendredi 2 mars 2012

Château Margaux en bio ?


Gare du Nord, mardi dernier, tôt. Prochain arrêt, Saint-Pancrace, Londres. Taxi jusqu’à la Trinity House, siège du service anglais des phares et balises, belle chose néo-victorienne, reconstruite en 1953 après qu’un V1 soit passé par là quelques années auparavant. Nous sommes convoqués par la maison Yvon Mau (c’est elle qui distribue le premier cru en Angleterre) pour assister à une dégustation comparée de château-margaux. Que doit-on comparer ?
Dans une grande salle en hémicycle, quatre-vingts personnes sont assises devant une petite théorie de verres à dégustation. Face à cette audience extrêmement sérieuse et attentive, Paul Pontallier se lance dans un long monologue d’une voix assez basse, un silence complet s’installe, ce public est très pro.
Nous allons procéder à la dégustation d’un certain nombre de vins de Margaux. Pontallier précise d’entrée qu’il ne s’agit pas de château-margaux. Histoire de ne pas jouer avec la réputation du grand vin puisque ce sont des vins d’expérimentations. Plus tard, il expliquera qu’ils ont issus de parcelles autour du château plantées de vignes âgées d’une trentaine d’années. Du margaux, quoi. Mais n’ergotons pas.
Premier « flight » : trois rouges issus de raisins cultivés en biodynamie, en bio et en conventionnel, millésime 2010. Dégustation à l’aveugle, évidemment.
Le premier était serré, mais assez savoureux, la plus grande complexité des trois.
Le second était plus plat, aux tannins très arrondis pour un vin aussi jeune.
Le troisième présentait une meilleure ampleur aromatique, il m’a semblé le plus beau des trois. Résultats : le premier était en biodynamie, le second en bio, le troisième en conventionnel. Je vois d’ici la petite bande des malins dire que nous avons le goût formaté et que c’est pour ça qu’on est incapable de reconnaître les immenses qualités des viticultures « organiques ». Peut-être bien. Sauf que, à Pontet-Canet, par exemple, c’est flagrant que les vins sont bien plus profonds et simplement meilleurs depuis 2004. Cet après-midi-là, c’est moins clair. Aussi, je me demande si j’ai vraiment envie de changer de goût, mais c’est un autre débat. Le Flight Two concernait trois rouges vinifiés avec la rafle, sans la rafle et avec la rafle débitée en petits bouts. C’est la version sans rafle qui l’emporte. Puis vint le tour des bouchages sur un rouge 2003 et un blanc 2004. Trois bouchages. Liège, vis perméable et vis imperméable. J’imagine qu’il s’agit d’une micro-perméabilité. Sur le rouge, un débat s’installe entre le bouché liège et la capsule à vis imperméable. Pour les plus iconoclastes, aucun doute n’est permis, c’est la capsule qui l’emporte. Pour d’autres dégustateurs, le doute est largement permis. Sur le blanc, pas de débat. C’est le liège qui fait le vin le plus joli et le plus tendre. La dernière expérimentation est plus touristique, il faut juger des parcelles de cabernet-sauvignon. Nous avons jugé par politesse, mais vraiment, tout le monde s’en moquait, tea-time approchait et, à Londres, on ne rigole pas avec les fondamentaux.
Le lendemain, à mon bureau, je vois passer sur Twitter l’article de Decanter, magazine anglais et spécialisé à tendance sensationnaliste. J’y cours. Et je découvre à peu près que Château Margaux optait pour la viticulture bio. C’est marrant cette impression de n’avoir pas assisté à la même réunion. La journaliste anglaise parle d’un basculement à l’horizon de « a couple of years », deux ans. Pontallier a parlé de trente ou quarante ans, ce qui revient à dire que, tout en menant des expériences depuis une dizaine d’années, il laissera le soin de la décision à son successeur. D’ailleurs, il le dit.
Extraits de l’interview réalisée avant la dégustation :
« L’intérêt pour Margaux est de faire des progrès »
« On commence à y voir clair, à défaut d’en tirer encore des conclusions »
« la viticulture bio, c’est déjà cinq ans de travail. L’esprit général nous intéresse à long terme, mais nous savons, quarante ans après, que les molécules de synthèse sont inoffensives pour l’être humain »
« Pour la biodynamie, nous éprouvons la philosophie sans a priori intellectuel ou culturel, nous n’avons pas vocation à donner des signaux à quiconque ».
L’homme est prudent. Il déclare n’utiliser aucun pesticide, herbicide, insecticide. Il a engagé le domaine dans un processus long et complexe qui consiste à ne prendre aucun risque. On ne saura jamais vraiment ce qu’il pense au fond. Il n’est pas chez lui et se garde bien d’exprimer un avis personnel.
Ce n’est pas son rôle. Nos amis très engagés dans le bio et la biodynamie ne comprendront sans doute pas. Ce n’est pas grave, je leur expliquerai à quoi ressemble une entreprise, mais un autre jour.

Pour les sceptiques, l'interview filmée de Paul Pontallier, réalisée par mon cher ami Frédéric Durand-Bazin, sera en ligne sur L'avis du vin la semaine prochaine

10 commentaires:

  1. Je vous envie pour cette dégustation comparative de trois modes de luttes phyto complètement différents qu'il ne m'a jamais été possible de faire sur une même propriété. J'espère que ces vins étaient issus de parcelles comparables, c'est toujours la plus grande des difficultés. Quant à l'engagement de M. Pontallier et sa prudence, je la comprends très bien...

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    1. Étant donné le luxe de précaution dont Pontallier s'entoure, j'imagine que le choix des parcelles d'expérimentations a été spécialement bien fait.
      Pour le reste, je comprends que vous compreniez, vous êtes dans le même cas !

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  2. Oh non, Nicolas, ne change pas de goût !

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    1. @GNB : moi, tu vois, j'ai mis trente ans à accepter le goût du ketchup, je peux mettre trente ans à accepter un vin gazeux. Et toi, tu changerais tes quilles pour d'autres ?

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    2. Tu sais bien que la réalité est bien plus complexe et qu'il est très facile pour les uns et les autres de taxer les autres et les uns d'ayatollahs (je n'ai pas dit que tu l'avais dit)... La preuve, il y a 6-7 ans, j'ai déjà changé mes quilles pour d'autres ;-) Mais pourquoi changerait-on ses quilles ? Après, le goût évolue et ça, c'est autre chose.

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    3. Bonne réponse. Juste, on change ses quilles parce que le goût évolue. Évident, non ?

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  3. J'aime beaucoup la chute "Ce n’est pas grave, je leur expliquerai à quoi ressemble une entreprise, mais un autre jour."
    Vous auriez pu rajouter également la catégorie je vais encore me faire des amis...;)

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    1. Pourquoi ? Des tas de gens n'ont aucune idée des rapports qu'entretiennent les salariés avec les propriétaires d'une entreprise. Les fonctionnaires, par exemple.

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    2. D'accord mais j'avais cru déceler une pointe d'ironie entre cette phrase et les acteurs du bio... Au temps pour moi !

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    3. Bien sûr, une pointe de moquerie. Comment faire sans ?
      ;-D

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