Le blog de Nicolas de Rouyn

Bonjour.
Ceci est un blog dédié au vin et au monde du vin, qu'on appelle aussi le mondovino. Et à tout ce qui entoure le vin, les belles tables,
les beaux voyages, les tapes dans le dos et les oreilles tirées.
Cela posé, ce qu'on y lit est toujours de-bon-goût-jamais-vulgaire,
ce qui peut plaire à votre mère. Dites-le lui.
(Only dead fish swims in ze stream).
Les photos sont signées Mathieu Garçon, sauf mention. Pour qu'elles soient belles en grand, il suffit de cliquer dessus.
Au fait, il paraît que "l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération".
Nicolas de Rouyn



mardi 12 décembre 2017

L'Afrique du Sud, Le Bonheur, L'Avenir et autres

Dirk Coetzee, directeur technique des domaines
L'Avenir et Le Bonheur à Stellenbosch.



L’Afrique du Sud est un grand pays moderne. Qui roule à gauche, certes, mais moderne. Les routes sont belles et en bon état, convenablement éclairées, bien signalisées, des embouteillages aux heures attendues, la vie, la vraie. C’est ce qu’on se dit quand on s’engage sur la 44, une belle route qui va de Paarl à la mer en passant par Stellenbosch. La 44 est au vignoble sud-africain ce que la Départementale 2 est au Médoc, pas tout-à-fait une route des châteaux, mais presque. D’ailleurs, il n’y a pas de châteaux, les Africains disent « ferme » pour
« domaine ». Ici, nous sommes à quelques kilomètres du Cap, la grande ville emblématique depuis des siècles de ce finistère du continent africain, une manière de bout du monde agité, vivant, convulsif ; contradictoire, aussi. Moderne et créatif.

C’est sûrement un hasard, mais c’est sur cette seule route 44 qu’Advini est devenu propriétaire de trois domaines. D’abord, il y eut L’Avenir, joli domaine qui était dans la corbeille du mariage avec Michel Laroche à Chablis au moment de la fusion Jeanjean-Laroche, à l’origine d’Advini en 2010. Puis vint
Le Bonheur, grand domaine à peu près à l’abandon, acquis par le groupe en novembre 2016. Enfin, Ken Forrester, le magicien du chenin et sa trentaine d’hectares, a rejoint Advini en décembre dernier, c’est tout récent. Ce faisant, Antoine Leccia, président d’Advini et son équipe confirme l’intérêt de la maison pour la viticulture sud-africaine et même si, là-bas comme ici, chacun se débrouille, les règles appliquées par chaque domaine Advini ont cours aussi en Afrique du Sud. On le sait, il s’agit d’un cercle vertueux qui commence par l’agriculture biologique ou biodynamique et se justifie par le bien-être des équipes, une tarification raisonnable pour l’amateur, la quête sans fin du toujours meilleur. Sur place, ils le disent tous. Quand Antoine Leccia est arrivé à Stellenbosch, c’était pour se séparer de L’Avenir. Il y a passé quelques jours, il a demandé à l’équipe ce qu’elle voulait faire de ce vignoble et il est reparti rassuré sur la pertinence de ce domaine au sein du portefeuille qu’il préside, conviction qu’il a su partager avec les actionnaires. Mais, au fond, peut-on se passer de L’Avenir ? Comment ne pas lui adjoindre Le Bonheur ?

La viticulture sud-africaine est calée, pour l’essentiel, sur deux cépages emblématiques. Le chenin, en blanc. Le pinotage, en rouge. Ce dernier est un croisement du pinot noir et du cinsault qui donne des vins puissants, profonds, parfois difficiles. Extraire le meilleur d’une vigne de pinotage est une gageure, il n’est pas toujours facile de sortir des vins fins, gouleyants, enthousiasmants. Mais c’est possible. François Naudé, un vinificateur très connu à Stellenbosch, maître de chai à L’Avenir jusqu’à son rachat par Michel Laroche, grand gourou du pinotage, en a administré la preuve maintes fois et, aujourd’hui, ses vins du milieu des années 2000 sont très agréables et montrent le chemin au directeur technique du domaine dont il fut le mentor, le jeune et brillant Dirk Coetzee.

Et il y a tout le reste. À l’instar de leurs homologues du Nouveau monde, les vignerons sud-africains se sont intéressés à toute la gamme des succès de l’Ancien monde. Depuis le blend le plus international, cabernet-syrah, jusqu’aux cépages les plus qualitatifs, viognier, nebbiolo, pinot noir, etc. Les assemblages qui ont fait la gloire des appellations les plus en vue se retrouvent au catalogue de la viticulture sud-africaine. Syrah-viognier, par exemple, comme en côte-rôtie. Mais, à L’Avenir, la piste privilégiée, c’est le pinotage. Chez Ken Forrester, c’est le chenin blanc. Pour Le Bonheur, ce sera les deux. Pour tous, il y a aussi un peu du reste. Par exemple, chez Ken Forrester et à L’Avenir, on s’intéresse au méthode-cap-classique ou MCC, un effervescent qui peut être très bon, en blanc comme en rosé. L’effervescent rosé de L’Avenir est issu d’un assemblage très gourmand de pinotage et de gamay à jus rouge qui vieillit de 16 à 24 mois selon le millésime. L’un des grands rouges de Ken Forrester, Three Halves, est un assemblage du Rhône, mourvèdre en majorité, syrah et grenache. Ici, comme en Californie, même si l’histoire des vignobles n’est pas comparable, on dénote une grande liberté. Ils écrivent l’histoire, ils ne la subissent pas.

Ailleurs, Le Lude, micro-vignoble de trois hectares à Franschhoek, est un maître du MCC. L’endroit, d’un grand raffinement, est assez emblématique de ce bout de la route, Franschhoek, le coin des Français, aujourd’hui une campagne très bien peignée. Les Huguenots débarqués plus au sud avaient commencé à monter vers le nord et, quand la montagne fit barrage, ils se sont installés dans cette sorte de vallée du bonheur. On est alors au XVIIe siècle, peut-on dire que l’Afrique du sud fait partie du Nouveau monde du vin ? Et il y a les très fameux liquoreux sud-africains, dont ce vin de Constance historique dont Napoléon en exil à Sainte-Hélène faisait grand cas, au pont d’en boire une bouteille par jour. Juste retour des choses, ce sont maintenant des Français qui tiennent les rênes du capital et de la vinification à Klein Constantia, parmi lesquels Hubert de Boüard (château Angélus, premier cru classé A de Saint-Émilion) et Bruno Prats (ex-Cos d’Estournel, grand cru classé de Saint-Estèphe). Chez la plupart des producteurs, on produit aussi des vins doux. Chez Ken Forrester encore, c’est un vendanges-tardives (Late harvest), délicatement baptisé T, initiale du prénom de madame Forrester. Ce qui tranche avec le Dirty Little Secret du maître de chai, un chenin d’expérimentation qu’on trouve au verre dans le club le plus select du moment à Londres, le 67 Pall Mall (voir EnMagnum n°2).

Dans cette nature civilisée bien calée dans des paysages extraordinaires de montagnes et de mer, on a très vite compris les mérites du tourisme dédié, l’œno-tourisme. La très grande majorité des domaines est équipée de tous les attributs nécessaires à la réception d’une clientèle de passage. Grandes, lumineuses et confortables sont les salles de dégustation. Multiples, les offres « spéciales » à l’attention du touriste. Et, comme en Californie ou en Oregon, chaque domaine a son wine-club avec ses cuvées exclusives, ses casquettes de base-ball et ses t-shirts floqués. Dans les propriétés Advini, on va plus loin. L’Avenir propose des chambres vastes et luxueuses, une jolie piscine et un restaurant, en plus de tout le reste. Ken Forrester, dans un registre différent, dispose d’une offre équivalente, des bungalows de grand confort et un restaurant de bonne réputation locale, le 96. Le Bonheur, le moment venu, verra ses bâtiments historiques restaurés dans le même but. En attendant, d’ici peu d’années, la sortie des premiers nouveaux vins de cette propriété magique.




Les dates pour comprendre L’Avenir (et Le Bonheur)
1659
Le premier vin sud-africain est produit par Jan Van Riebeeck.
1912
Création du domaine Welteverde et plantation des premières vignes. L’Avenir est issu d’une partie de ce domaine.
1940
Du chenin et du pinotage sont plantés dans ce qui va devenir L’Avenir.
1992
Création du domaine L’Avenir et acquisition par un Mauritien nommé Marc Wiehe. Il s’entend avec une grande figure du vignoble sud-africain, François Naudé, qui devient le maître de chai de L’Avenir. Les premières barriques sont produites dans le garage. Elles y resteront vingt ans.
2005
Michel Laroche, grand vigneron à Chablis, fait le tour du monde à la recherche de propriétés qui répondent à ses critères exigeants. Il achète L’Avenir et une propriété au Chili. François Naudé quitte le domaine, devient consultant et crée en 2009 son propre vin qu’il appelle sobrement Le Vin de François.
2009
La famille Laroche et la famille Jeanjean unissent leurs énergies pour créer Advini. L’Avenir rejoint les autres domaines du nouveau groupe.
2012
Les premières barriques de l’époque Wiehe-Naudé sont vendues aux enchères au bout de vingt ans à la célèbre Nederburg Auction, l’une des cinq plus importantes ventes de vin au monde.
2013
Dirk Coetzee devient le maître de chai de L’Avenir.
2016
En novembre et en décembre, AdVini confirme sa présence en Afrique du Sud en concluant l’acquisition d’un grand domaine en petite forme, Le Bonheur, et d’un autre, un petit domaine en grande forme, Ken Forrester.


C’est grand comment ?
L’Avenir, 68 hectares
Le Bonheur, 168 hectares
Ken Forrester, 30 hectares (et quelques parcelles « magiques » en location)


Le babouin, c'est la vache sacrée du quartier.

Le bestiaire sud-africain
Nous parlons ici des animaux sauvages qui s’attachent à gâcher la vie des vignerons de la région du Cap. Pas des Big Five des réserves pour safaris.
D’abord, il y a le babouin, sorte de vache sacrée locale. Interdit de le tuer, même si, parfois, on en rêve. Par exemple, quand il déboule avec ses congénères dans une parcelle et que, pour rigoler, il casse les ceps en deux ou, en s’y mettant à plusieurs, il saccage les palissages. Le babouin est un vandale. Il est dangereux, en plus. Certains vignobles très exposés à cette menace entretiennent des baboons squads, des groupes de quatre personnes qui, puisqu’ils n’ont pas le droit de les tuer, se servent de flashballs. Dès qu’un babouin est marqué d’un coup de peinture des flashballs, les autres se jettent sur lui pour lui faire sa fête. Drôle de bestiau.
Le cobra est également très présent. Dans les vignes, il dispute la vedette avec le black mamba, un serpent très dangereux et pas peureux du tout. Quand le vigneron s’engage dans un rang, le cobra s’éclipse, pas le mamba. Ce qui explique pourquoi tous les vignerons sont accompagnés de petits chiens bâtards, aussi vilains qu’efficaces contre ces reptiles. On comprend pourquoi l’hôtelier nous a toujours demandé d’ouvrir nos draps en grand avant de nous coucher. Mais peut-être qu’il se moquait un peu de ces Européens si impressionnables.
Il faut ajouter à ce catalogue quelques aigles et, parfois, un guépard égaré et on se souvient très vite qu’il faut, relativement, faire assez attention.



Faut-il faire le voyage ? 
Oui, pour trois raisons et un prétexte 
1- La qualité de l’accueil, quoi qu’on puisse en penser. Non, ce n’est pas la guerre civile et on peut se promener en voiture en toute quiétude. Dans cette région, au moins.
2- La découverte des vins, leur grande diversité, l’offre gastronomique absolument épatante et à des prix très bas. Diviser tous les prix par quinze pour obtenir l’équivalent euro est une sensation rare
3- Le décor extraordinaire de montagnes et de vallées, la mer jamais loin, pas toujours agréable, la campagne verte qui nous rappelle que cette pointe sud de l’Afrique n’est pas un pays tropical, mais tempéré.
Le prétexte : pas de décalage horaire avec la France.



Les photos : Mathieu Garçon (sauf les bouteilles… Qu'en conclure ?)

Ce texte a été publié sous une forme différente dans ENMAGNUM n° 9. Le numéro 10 est en vente depuis peu chez votre marchand de journaux. Voici la couverture de ce nouveau En Magnum #10 :