Le blog de Nicolas de Rouyn

Bonjour.
Ceci est un blog dédié au vin et au monde du vin, qu'on appelle aussi le mondovino. Et à tout ce qui entoure le vin, les belles tables,
les beaux voyages, les tapes dans le dos et les oreilles tirées.
Cela posé, ce qu'on y lit est toujours de-bon-goût-jamais-vulgaire,
ce qui peut plaire à votre mère. Dites-le lui.
(Only dead fish swims in ze stream).
Les photos sont signées Mathieu Garçon, sauf mention. Pour qu'elles soient belles en grand, il suffit de cliquer dessus.
Au fait, il paraît que "l'abus d'alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération".
Nicolas de Rouyn



jeudi 28 avril 2011

Le chai nouveau est arrivé


Nous allons bientôt inaugurer le nouveau chai de Cheval Blanc, signé Christian de Portzamparc. Avant que ne commencent les travaux de son voisin, Château La Dominique avec Jean Nouvel, retour sur celui de Faugères par Mario Botta, inauguré il y a deux ans.

Le chauffeur de taxi est formel, c’est un verre à martini qu’est censée représenter la façade du nouveau chai de Château Faugères à Saint-Émilion. Nous n’avons pas discuté. Et nous ne l’avons pas dit à Mario Botta, non plus. Ce soir, il est là. L’homme est précis, presque pointilleux, il s’inquiète d’une trace de doigt sur une surface, d’une lampe éteinte, nous n’allions pas le distraire avec nos histoires de taxi. « La culture du vin a beaucoup évolué, il était inévitable que l’architecture suive ce mouvement, tout est plus raffiné » nous dit Mario, 66 ans et un goût récent pour le vin, mais « je l’aime beaucoup ». Il est venu à la demande de Silvio Denz, discret propriétaire de Faugères. Ce garçon aime le vin au point d’être propriétaire de plusieurs domaines en France, en Italie et en Espagne, il collectionne les Lalique au point de racheter la marque, il aime l’architecture au point de faire appel à Mario Botta pour le nouveau chai de Faugères.
Ce bâtiment technique est un défi pour Mario Botta, un homme plus habitué à d’autres challenges. « J’ai eu deux points de repères, Alain Dourthe et Michel Rolland ». Le directeur technique et l’œnologue-conseil du domaine. Ils ont mis au point un cahier des charges très pointu, où il est question de gravité, de modernité, de technologies et de respect d’un savoir-faire. Mario Botta s’en est sorti à merveille, il avait déjà l’expérience d’un chai en Toscane, Petrà, autre morceau de choix de l’architecture du vin. En plus, l’exercice a fait plaisir à tout le monde, c’est rare dans ce métier, et Mario s’est fait beaucoup d’amis à Faugères. Silvio Denz, le propriétaire, pour commencer : « Mario est toujours de bonne humeur, il rigole, c’est un bon vivant. C’était plus qu’une collaboration ». C’est aussi plus qu’un chai. Le bâtiment, érigé au flanc d’une colline regarde les vignes et la chartreuse de Château Faugères. Il propulse sa haute tour dans le ciel de Saint-Émilion. D’en haut, le paysage est magnifique, à la hauteur de son récent classement au patrimoine mondial de l’Unesco. Dans le jour finissant, on comprend tout, soudain, de l’intérêt de ce monde du vin qui fait les campagnes si bien ordonnées, tellement civilisées. Pourtant, point de démesure dans l’intention de Silvio Denz. Le chai de Château Faugères n’était pas réglementaire. En effet, les vinifications doivent se faire dans des chais situés sur le territoire de l’appellation, ce qui n’était pas – complètement – le cas de celui de Faugères, édifié pour partie sur le territoire de l’appelation côtes-de-castillon. Pour donner à ses vins toutes leurs chances de figurer, un jour, parmi les grands crus classés de Saint-Émilion, il ne suffit pas de faire de beaux vins, il faut aussi être en règle. C’est fait, et avec quel éclat. Il faut dire que l’architecture contemporaine a mis les pieds dans le vignoble bordelais. Wilmotte à Cos d’Estournel, Botta à Faugères, Christian de Portzamparc à Cheval Blanc, bientôt Jean Nouvel à La Dominique, voisin de Cheval Blanc. D’autres projets suivent. À Château Guiraud, par exemple, dans le Sauternais et à Pavie, sous la responsabilité d’Alberto Pinto, nous y reviendrons. Hervé Bizeul, sur son blog, se moque de cette mode bling-bling, il dénonce la course au chai « le plus décalé, au milieu d'un vignoble millénaire sur le terroir duquel il est ridicule. » Hervé Bizeul a raison.
Toutefois, cette charge ne s’applique pas à Faugères, dont le chai et sa tour sont une citation à caractère quasiment religieux. Un clocher, cette tour, qui a affaire avec la course du soleil à la manière des temples grecs en Méditerranée.
Dans la route vers l’excellence, la rénovation des chais compte pour beaucoup. Et, puisqu’il le faut, autant faire appel à de grands talents. « C’est aussi une façon d’augmenter la valeur de la propriété » avoue sans se faire prier un Silvio Denz qui a le sens de l’investissement. « Bien sûr, je veux gagner de l’argent avec celui que j’investis. Je ne suis pas là pour essuyer des pertes chaque année et pour collectionner mes vins ». On ne saurait être plus clair. En fait de collection, Silvio en avoue trois. Des vins, pas les siens, pour 30 000 bouteilles environ, surtout des bordeaux (« quand vous voyagez, vous revenez toujours à la maison et le vin, c’est pareil. On goûte beaucoup de choses, on les aime parfois et on revient toujours au bordeaux »). Des tableaux (« j’achète et je vends »). Des Lalique (« j’ai acquis la maison Lalique pour qu’elle reste ce qu’elle est »). Ce garçon, rapide et curieux, qui a fait un métier de chacune de ses passions, est tout entier tendu vers la qualité, le mieux toujours. Il a déjà réussi beaucoup de vies. Ce n’est pas fini.

La photo : ce grand vaisseau spatial qui traverse la nuit, c'est le chai de Faugères photographié par Mathieu Garçon. Cliquez sur la photo, elle est magnifique en grand.
Ce sujet est paru sous une forme différente dans Série limitée - Les Échos spécial Vins

mardi 26 avril 2011

Les caves du CAC 40, je l’ai lu



Benoist Simmat, comme tous ceux qui se fabriquent le bon sourire du séducteur de mamans, est un dynamiteur, un pistolero, un pas gentil du tout. Journaliste économico-viticole, il a trouvé le filon parfait, dans le droit fil des mangas japonais, la BD pinardière. Bien sûr, en vrai Français, l’affaire est ultra-codée et destinée à faire rire d’abord le microcosme. On n’est pas au Japon, non plus. Son premier opus, déjà, n’était pas fait pour séduire le public le plus large. Avec une belle vingtaine de milliers d’exemplaires, Robert Parker : les sept péchés capiteux est un succès même s’il n’est pas dans le haut des tours de l’édition BD. Le second, après un rodage nécessaire, est beaucoup plus drôle. Et, bien sûr, beaucoup plus incisif. Pour éviter les gros malentendus et les inimitiés durables, Simmat fait dans le pointillisme, la petite touche, la nuance de gris. D’un mot incompréhensible pour la plupart des lecteurs, il envoie les fils Pinault et Magrez se rouler un pétard pendant que leurs pères vont goûter à la barrique. Comme si on y était. C’est fin, c’est très fin, ça se mange sans faim. Au début de la BD, la rencontre Pinault-Rothschild est un monument dont les protagonistes seraient bien mal venus de se plaindre. Pourtant, il y a de quoi. Certaines répliques, c’est Molière. Simmat est un gros hypocrite, malin comme un gendre idéal, roublard comme un paysan gersois, fin comme un bouffon du roi. C’est aussi pour ça qu’on l’aime. Et il est aussi un bon connaisseur des arcanes du wine-biz. Je rappelle à ceux qui l’ont oublié, et j’annonce à ceux qui n’ont pas lu mon précédent billet sur le sujet, que cette BD sort le 12 mai, en librairie et que si vous voulez avoir quelque chose à dire dans les dîners ce printemps, vous seriez bien inspiré d'en faire l’acquisition.

lundi 25 avril 2011

C'est quoi, un clos de Bourgogne ? (2 de 2)

Suite des aventures de Michel Bettane au Clos de Tart. Cette fois la conversation s’engage à trois avec Jean-Nicolas Méo (Domaine Méo-Camuzet, pull lilas) et Louis-Michel Liger-Belair (Comte Liger-Belair, pantalon rouge). Cinq minutes et trente-quatre secondes pour approfondir ce que Michel et Sylvain Pitiot se racontaient sur l’histoire et l’origine des clos en Bourgogne. Maintenant, vous savez tout.


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Ce film a été tourné par Mathieu Garçon

vendredi 22 avril 2011

C’est quoi, un clos ? (1 de 2)

Ne ratez pas ces quelques minutes de pure culture. Cette vidéo, nous l’avons tournée à l’intérieur même du Clos de Tart à Morey-Saint-Denis, au cœur de la Bourgogne viticole. Sylvain Pitiot, patron du Clos de Tart, et Michel Bettane, dégustateur de référence, nous expliquent ce qu’est un clos. On y parle de géographie et d’histoire, comme souvent quand on parle de vin. C’est la première partie. La seconde, qui rassemble Jean-Nicolas Méo, Louis-Michel Liger-Belair et Michel Bettane, sera en ligne très vite.

Ce film a été tourné par Mathieu Garçon.
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mardi 19 avril 2011

Les tontons flingueurs


Ils récidivent. Benoist Simmat et son complice le dessinateur Bercovici, forts du succès de leur première BD, sortent une suite : Les caves du CAC 40. Où l'on va suivre les aventures à peine romancées de Pinault, Arnault, Bolloré, Dassault et tous leurs petits camarades. Voici, en avant-première mondiale, la couverture de l'album, à paraître le 12 mai. Encore un grand moment d'impertinence à venir.

lundi 18 avril 2011

Ici, la chimie, c'est fini


Pontet-Canet est un de ces châteaux où les pièces de réception sont au premier étage sur entresol, à la manière des hôtels particuliers parisiens. Quand il contemple sa mer de vignes, Alfred Tesseron ne peut s’empêcher de vous faire remarquer que, de là, on voit la Gironde. Il a fait percer une trouée dans les arbres au bout de la propriété parce que « les grands châteaux voient tous l’estuaire puisque les meilleurs terroirs occupent une bande de terre d’à peine six kilomètres de large le long du fleuve ». Même si c’est un peu exagéré, c’est très beau. Tous les grands châteaux du Médoc sont très beaux, d’ailleurs. Leurs propriétaires ne rechignent pas à les entretenir, ils ne lésinent pas sur les moyens. Mais à Pontet-Canet, c’est autre chose.
Nous sommes en 2004. Alfred Tesseron a compris que l’avenir de son vin passait par l’excellence. Que, s’il voulait franchir encore des seuils de qualité, il fallait inventer quelque chose. Avec la complicité de son régisseur, l'excellent Jean-Michel Comme, il a décidé de faire un grand pas… en arrière. De rendre à ses sols leur virginité d’antan, d’en finir avec les pesticides, les engrais, les insecticides et toute cette modernité chimique qui rend les sols durs comme du béton, morts, vitrifiés. Ils se sont inspirés des pratiques de Jean-Michel Comme dans sa propriété personnelle de Sainte-Foy, le château Le Champ des Treilles, une sorte de laboratoire de la biodynamie pour Pontet-Canet.
Comme par hasard, le millésime 2004 fut unanimement salué par les dégustateurs anglo-saxons et français. Certains n’ont pas hésité à dire que pontet-canet 2004 était le meilleur pauillac du millésime. Dans une appellation qui compte trois premiers crus classés (latour, lafite et mouton), le compliment n’était pas mince. Les trois millésimes qui suivirent ont confirmé l’intérêt de la biodynamie, avec une bonne amélioration des vins à la clef. Même 2007, millésime difficile, s’est très bien passé.
Pour aller au bout de cette histoire, Alfred Tesseron et Jean-Michel Comme ont décidé il y a peu d’acquérir de magnifiques chevaux de trait bretons pour le travail dans les vignes. Pour faire joli ? Non, pour éviter de tasser la terre entre les rangs. En effet, les machines modernes sont de plus en plus lourdes et la terre médocaine les supporte de plus en plus mal. Mais la culture du cheval de labeur s’est perdue en France. Il a fallu tout réinventer à commencer par les harnachements en cuir. Les premiers, achetés avec les chevaux, n’avaient pas duré deux jours. Les deux compères eurent alors l’idée lumineuse d’aller voir chez les Amish aux États-Unis, les derniers au monde qui travaillent la terre avec des chevaux. Puis, ils se penchèrent sur l’outil que le cheval devait tracter. Pour des vignes plantées en rangs serrés (un mètre), ils ont inventé une sorte de sulky enjambeur équipé d’un soc de charrue (et d’un panneau solaire pour les besoins électriques imposés par la réglementation). Ce qui rend le travail moins difficile pour l’homme qui mène le cheval. Naturellement, dans les prestigieux châteaux alentour, on se gaussait de ces efforts jugés passéistes. Pourtant, en peu d’années, le pontet-canet a gagné à la fois en profondeur et en précision et tout le monde (du vin) le dit. Le guide Bettane & Desseauve parle de « la beauté de texture et de saveur des derniers millésimes, vraiment impressionnante… Pontet-canet n’a jamais été aussi bon ». En fait, il est clair que ce vin signe tout simplement la plus belle progression qualitative de tout le Médoc. Du coup, alerte rouge, on se met à réfléchir dans le vignoble et Alfred Tesseron nous a avoué qu’il ne se passait pas de semaine sans que des représentants des beaux domaines du Médoc ou du Libournais ne viennent lui rendre visite, pour essayer de comprendre et d’évaluer la possibilité d’en faire autant. Jusqu’ici, si l’intérêt est vif, personne n’a encore bougé et Alfred Tesseron regrette de ne pas trouver à qui parler. « Je me sens seul », dit-il. Il voudrait que ses pairs se lancent dans l’aventure de la biodynamie à leur tour pour être en mesure d’échanger des expériences, pour pouvoir avancer à plusieurs.
En France, la biodynamie est une pratique culturale (et uniquement) assez peu répandue et dont les résultats sont très divers. Du meilleur au pire. Pour le meilleur, retenons seulement quelques noms de domaines très prestigieux, la Romanée-Conti, Lalou Bize-Leroy, Anne-Claude Leflaive, Drouhin. Les meilleurs de la Bourgogne, pas moins, et Chapoutier dans le Rhône nord, ou Huet à Vouvray, rejoints par Tesseron le Bordelais, grand du Médoc. Et dire qu’ils ne se connaissent même pas. Sauf Jean-Michel Deiss, l'Alsacien, son copain.

La photo : l'un des chevaux de Pontet-Canet, photographié par Mathieu Garçon.

vendredi 15 avril 2011

Dès l’Aube, le rosé des Riceys


D’un petit tour des producteurs de champagne de l’Aube - Drappier le commandeur, Devaux la grande maison, Fleury le bio-dynamiste, du beau monde, mais Dosnon & Lepage nous ont manqué - nous sommes revenus avec un vrai coup de cœur. Autre chose, comme souvent. Le rosé des Riceys. Bon, j’en vois qui pincent le nez sur le ton « j’connais d’jà. »
Moi, je découvre. Et j’ai adoré. Tout et d’abord, le site. C’est un endroit magique, ce village triple. Ricey-Bas, Ricey-Haut et Ricey-Haute-Rive. Les Riceys sont pluriel, donc. Les maisons sont belles, on voit bien que la commune a bien vécu, vit toujours bien. Il y en a même de très belles, des choses du XVIIIe, épaisses, élégantes, cossues, entretenues. Sous chacune, des grandes caves. Certaines très anciennes. Un rêve pour l’amateur, jusqu’à se demander si on ne devrait pas acheter une maison aux Riceys pour entreposer son vin en un seul lieu, un beau, un showroom des passions, tous les avantages, c’est pas cher, c’est tout près de Paris, tout ça et puis… Les vignes sont au-dessus du village sur des coteaux qui plongent dans des combes. Parfois, la pente est si raide qu’on se croirait à Cornas, au-dessus du Rhône. Non, non, on est aux Riceys et la plus forte pente plantée de vignes est calculée à 56 %. Du coup, les soirs d’orage, l’eau dégoulinait en torrent pour inonder le village, gros dégâts, c’est pas une vie. Les vignerons ont aménagé sur le site pas moins de 200 bassins de rétention vers lesquels convergent plus de 200 kilomètres de chemins transformés en caniveaux et ça marche. Aux Riceys, les ménagères ne se plaignent plus de rien. Pour être complet sur les chiffres, précisons que c’est la seule commune viticole de Champagne à bénéficier de trois AOC : coteaux-champenois, champagne et rosé-des-riceys. C’est aussi, avec 866 hectares de vignes, la commune qui possède la plus importante superficie plantée en vignes de toute la Champagne.
Quand on est entré chez Pascal Morel, on a bien vu que ça ne lui plaisait pas trop ce grand soleil solidement installé sur la région. Lui, c’est le président des producteurs de rosé. Une vingtaine de vignerons qui exploitent 30 hectares de vignes en tout et pour tout et qui produisent, bon an, mal an, 60 000 bouteilles, pas plus. Pourtant, 350 hectares sont classés en rosé-des-riceys, mais c’est plus rentable de faire du champagne. Une bouteille de rosé des Riceys vaut entre 13 et 15 euros, départ cave. Le pinot noir, on le vend cinq euros le kilo à la coopérative ou aux grandes maisons de Reims et d’Épernay, le compte est vite fait. Le rosé, c’est un vin de passionné du vin. Pas trop simple à faire. « Il y a un moment très court, une heure à peine, où le vin n’est plus du blanc et pas encore du rouge, c’est le rosé des Riceys. Si tu le rates, c’est foutu. Bien sûr, c’est toujours au milieu de la nuit, il faut être dessus. » Pascal Morel, comme ses voisins, est un passionné, il a des mauvaises nuits. Comme j’ai humblement avoué mon ignorance en rosé des Riceys, il a été grand. Nous sommes descendus dans sa cave (une merveille). Et là, hop, une verticale pour comprendre. On a commencé par un 2006, puis un 05. Pour bien comprendre les effets « millésime ». De fait, les vins sont franchement différents, également délicieux. Après, petit bond en arrière, hello 1995. C’est surprenant, ce rosé qui vieillit si joliment, dans ses arômes enchanteurs, un vin de gastronomie, pas un vin de tonnelle. Et puisqu’on était bien sages, il a tiré un bouchon de 1985. Yesss. Sublime. Un rosé de 25 ans, c’était ma première fois. Au début, on est un peu dérouté, après on adore. J’avais goûté, une fois, un rosé de Bandol qui avait ses 12-13 ans. C’était à La Bégude chez Guillaume Tari, c’était très bon. Mais, aux Riceys, le vin est fait pour vieillir, pas à Bandol, pas vraiment. Pascal Morel garde son vin cinq ans avant la mise en marché. En Provence, c’est quatre à cinq mois. Ce n'est pas moins bien, ce n’est pas pareil. Plus tard, nous irons chez Morize, son voisin, une plus grosse maison, une cave cistercienne du XIIe siècle. Nous goûterons d’autres rosés avec le même plaisir. Ces gens-là sont des gourmands. Pendant que nous nous réjouissions à voix haute du beau temps, comme ces Parisiens en goguette que nous étions, les deux lascars ont échangé un regard.
Moi : « Ça vous plaît pas ? »
Eux : « Ben non, on craint le gel sur cette végétation qui est trop en avance. »
Moi : « Et vous faites comment pour l’éviter ? »
Morel a eu un mouvement de menton vers le clocher de l’église, toute proche. Il prie dans ces cas-là. C’est toujours mieux que de se lamenter, dis-je. Il n’a pas trouvé ça très amusant.

La photo : un vieux rosé des Riceys dans la main de Pascal Morel, photographié dans la cave par Mathieu Garçon

mercredi 13 avril 2011

« Quand on augmente le vocabulaire de la gynécologie, on ne gagne pas en précision pour parler d’amour. »


Michel Onfray, philosophe aux cinquante livres et Jean-Paul Kauffmann, écrivain, journaliste, prix Paul Morand, se sont rencontrés pour parler du vin. Cette conversation a été organisée, photographiée, animée par mon excellent ami Jean-Luc Barde. Nos deux grands hommes disent leur attachement à la posture de l’amateur, se défient des connaisseurs et des prescripteurs, déplorent la disparition de la transmission générationnelle...
Ami lecteur, ce texte est paru dans Le Monde Magazine, au mois de mars. J’en avais livré les vingt premières lignes sur ce blog. Le voici en entier. Je l’édite ici à l’attention de tous ceux qui ont raté l’hebdo du Monde. Il me semble assez important pour mériter qu’on multiplie les occasions de le lire.
C’est un long texte. Pas du tout à la mode du zapping des idées, des images et des écrits, cette réduction de la pensée qui fait des ravages. En même temps, c’est la qualité de ces gens d’être capables d’approfondir assez pour nous permettre de les suivre. Suivez-les, lisez. Prenez le temps, vous l’avez.


Le langage du vin a-t-il évolué depuis l’arrivée de l’œnologie ?
Michel Onfray : Quand on augmente le vocabulaire de la gynécologie, on ne gagne pas en précision pour parler d’amour. Aujourd’hui, pour parler du vin comme du reste, on assiste à un appauvrissement de la langue, comme une sorte de populisme généralisé : 500 mots suffisent pour s’adresser à quelqu’un. Par ailleurs, le vocabulaire spécialisé du vin est assez effrayant. Je défends l’usage du vocabulaire spécialisé, mais pas son abus. On dit plus, voire mieux avec des mots qui pourraient être imprécis. Par exemple, associer un vin à un musicien. Si c’était Beethoven, quel registre, sonate ou symphonie ?
Jean-Paul Kauffmann : Il y a dix ans, il y avait 300 mots pour évoquer le vin. Une universitaire en a recensé 800 dans un récent ouvrage. Nous n’avons pas gagné pour autant en précision, ce surenchérissement éloigne beaucoup de gens du vin. Une telle profusion rend la chose plus vague. Il a suffi de 1 500 mots à Racine pour exprimer la complexité de l’âme humaine.
En devenant l’objet d’une science, le vin a-t-il perdu son âme ?
MO :
Je pense qu’on est dans un moment de bascule, vers une uniformisation du goût, une sorte de pensée unique, comme en politique, où on aurait une seule langue, un seul vin de Bourgogne ou de Bordeaux. Parker n’est pas étranger à ce phénomène. Pour lui plaire, il fallait formater le vin pour obtenir la bonne note indispensable aux exigences du marché. Je suis un amateur au sens étymologique du terme, pas un spécialiste du vin, mais j’ai vu des gens qui ont commencé à faire des vins d’auteurs, sans souci de la note de Parker, des vins qui leur ressemblent, pour jouer avec l’expression de Malaparte (*) à propos de sa maison. Didier Dagueneau disait : « J’ai un territoire, j’ai des cépages, je joue avec les assemblages, je produis ça qui ne ressemble peut-être pas à ce que le syndicat de la production viticole nomme Sancerre ou Pouilly, mais moi, je propose ce vin ». Avec ce raisonnement, on repart vers des vins plus subjectifs, en résistance à la mondialisation. Ces vignerons font un portrait de leur région, de leur caractère, ça m’intéresse nettement plus.
JPK : Je suis d’accord avec ce que dit Michel à propos de la standardisation du goût et je vois que les vignerons élaborent des vins dans ce sens-là. Les gens refusent deux choses qui, à mon avis, sont fondamentales pour le vin : l’acidité et l’amertume. Leur préférence va vers des vins doux, suaves, vers le sucré, la rondeur, qui est une forme d’infantilisation ; c’est vrai que, naturellement, le bébé n’aime pas l’amertume. Mais je crois beaucoup en ces vins d’auteurs. Ils serviront un jour de modèle. Sans être élitiste, comme dit Gide, « le monde ne sera sauvé que par quelques-uns ».
Et le vin dans la religion ?
JPK :
Le vin moderne est apparu en 1750. Le vin s’est désacralisé, il est devenu profane. En se sécularisant, il est allé dans toutes les directions. Aujourd’hui, il est sursaturé de sens. On est passé de la mythologie à l’œnologie. On a désenchanté le vin et risqué sa banalisation.
MO : Je me place dans une perspective historique, le christianisme est un moment dans l’histoire. Il y a eu du pré-christianisme, il y aura du post-christianisme. Le christianisme réactive un certain nombre de mythes païens, les grottes préhistoriques sont tournées vers le soleil, elles prennent en considération le cosmos, puis viennent les temples, et les églises sur ces mêmes lieux. Un certain nombre de filiations sont très claires, le vin était dans une perspective panthéiste, le sang de la nature, on recycle tout cela dans l’eucharistie. Grâce à la récupération chrétienne du vin païen, nous sommes dans une culture du vin. Quand nous buvons aujourd’hui un vin, comme dit Jean-Paul, désacralisé, nous sommes des héritiers du christianisme. Quand nous buvons un verre de vin, on le doit à vingt siècles de civilisation chrétienne qui ont porté le vin comme une chose essentielle. Il faut rendre grâce au christianisme d’avoir rendu possible la civilisation du vin qui est la nôtre aujourd’hui.
L’excès de réglementation sur l’alcool ?
JPK :
J’en parle d’expérience. L’Amateur de Cigare va disparaître parce que nous ne cessons d’avoir des procès avec des associations anti-tabac, hygiénistes. Le tour prochain, ça va être le vin, puis l’air qu’on respire. Il y a cette idée stupide, de la part de l’État, de faire croire au citoyen qu’il est immortel. J’ai bien peur que rien n’arrête cette logique.
La France met son vin à l’index ?
JPK :
Je risque une hypothèse. L’esprit du protestantisme anglo-saxon envahit peu à peu nos sociétés. Une forme de puritanisme prônant l’idéal d’un monde pur, propre, sans vices. L’Italie, l’Espagne réagissent différemment. Il y subsiste peut-être une trace du catholicisme qui est une religion sensuelle (l’encens, la pompe, les orgues). Nous, Français, sommes des latins dénigrants. Déprécier ce que nous avons de meilleur est notre sport national.
MO : Sans chercher des hypothèses de civilisation, de culture nationale, il y a des individus qui interviennent auprès des ministres pour flatter l’électeur. En Normandie, il y a eu un lobby des producteurs de Calvados et l’attitude s’est inversée, il a été présenté comme dangereux. On aime bien la flagellation, jouir et s’interdire de jouir. Jean-Paul a raison de parler de fantasme d’immortalité. Ce désir de la civilisation américaine d’un hygiénisme total, un mauvais hédonisme, pénètre peut-être plus en France qu’ailleurs.
Comment la transmission de la culture du vin se fait-elle ?
MO :
La fin du sacré et du symbolique découle de la rupture de Mai 68. On a considéré que le sacré et le symbole avaient été confisqués par le christianisme et qu’il fallait être post-chrétien. Le sacré doit être redéfini. Il existe un sacré païen. Par ailleurs, la transmission est défaillante, dans les familles, à l’école. J’ai créé une Université du goût pour essayer de transmettre le jugement de goût, associé à la peinture, la musique, mais aussi aux plats, au vin. Jadis les familles étaient nucléaires, on épousait quelqu’un pour la vie. Cet espace où l’on divorçait peu favorisait la création de caves à vins parfois héritées du père, du grand-père. La déruralisation a entraîné la disparition de ces lieux trans-générationnels. Quand on habite un immeuble, où peut-on mettre son bon vin à vieillir ? Le rapport au temps a changé. On veut boire le vin tout de suite. On va au supermarché, on a dix bouteilles dans son garage et l’affaire est réglée. Dans ce cas, pas de sacré, pas de symbolique, pas de transmission. À la mort de mon oncle, sa compagne m’a laissé sept bouteilles. J’ai accédé à un héritage symbolique. J’en ai ouvert une, c’était plus que du vin, il y avait quelque chose de mon oncle, de son choix de ces bouteilles sans vertus. Mes parents étaient ouvrier agricole et femme de ménage. Le jour de mes 20 ans, ils avaient servi un vin acheté au moment de mon baptême. C’était un vin de table, évidemment imbuvable, mais ils l’avaient gardé pendant 20 ans. Ce breuvage faisait autrement sens.
Il y a beaucoup d’amateurs de vin, qui leur transmet cette culture ?
JPK :
Les gens s’en remettent à autrui au lieu de se conformer à leur propre jugement. Ils font confiance à ces nouveaux gourous, les critiques du vin. Je prétends que goûter le vin est une excellente école du jugement personnel. Chacun a la charge de savoir et de vouloir ce qu’il aime. Je suis effaré de voir que les gens boivent des vins médiocres sans oser le dire. C’est peut-être en effet une affaire de transmission, mais s’y ajoute l’emprise de ceux qui savent ou croient savoir. Il y a 30 ans, il n’y avait pas de journalistes du vin, quelques sommeliers et peu d’œnologues. Depuis le début des années 80, on est tombé dans la culture de l’expertise. La figure du consultant est omniprésente. Propriétaires et vignerons ont laissé les experts prendre le pouvoir, appuyés par l’argent. On observe ce phénomène à Bordeaux, le vin permet à certains d’afficher leurs quartiers de noblesse. La terre viticole confère une légitimité. Il y a 40 ans, on s’achetait un journal ou une écurie de course, aujourd’hui c’est un vignoble. La Bourgogne est moins touchée, comme d’ailleurs le Val de Loire qui garde une certaine « innocence ». C’est une sorte d’Eldorado, une vraie caverne d’Ali Baba. Je le répète, le vin s’est désacralisé. Ne subsiste plus que la dimension hédoniste. Il a perdu sa dimension liturgique. C’est un constat.
Plus on en sait en matière de vin, mieux on se porte ? La culture forme le goût ?
JPK :
Je suis un amateur, je n’aime pas tellement la figure du spécialiste qui du haut de son savoir exerce une forme de domination. L’amateur, c’est celui qui aime, c’est ma philosophie. À L’Amateur de Bordeaux, justement, on disait que la connaissance augmente le plaisir, c’est toujours ma devise. En 81, on a assisté à une démocratisation du vin, L’Amateur de Bordeaux a correspondu à cette période. J’abordais le vin avec une certaine naïveté et le découvrais en même temps que mes lecteurs. Je suis passé à un autre stade. Je suis peut-être plus sceptique, quoique toujours à l’affût de découvertes. Le paradoxe est que les vins sont de mieux en mieux élaborés, mais surprennent de moins en moins. L’amateur considère le monde extérieur, autrui et puis surtout lui-même, avec distance, avec une certaine ironie, une volonté de ne pas se prendre trop au sérieux.
Dans Le Ventre des philosophes*, vous préconisez de bons plats, de bons vins et de bons livres.
MO :
C’est le principe de l’hédonisme. Quand Jean-Paul dit que la connaissance augmente le plaisir, j’approuve. L’hédonisme auquel j’aspire n’est pas celui du cerveau reptilien mais celui du cortex et du néocortex, il suppose la construction du plaisir et, parfois, le renoncement au plaisir. Épicure développe l’idée que si on doit payer un plaisir d’un déplaisir, voire du déplaisir d’autrui, ça n’est pas un plaisir. L’hédonisme suppose plus un vin modeste partagé avec des amis, dans des circonstances joyeuses où l’on aura débattu, accompagné de gestes et de regards d’amitié, qu’un grand cru bu en mauvaise compagnie. Il faut créer les situations hédonistes dans lesquelles le plaisir d’autrui est constitutif de notre propre plaisir et même, peut-être, passe avant. Chacun devient alors le défenseur du plaisir de l’autre. C’est l’opposé de l’hédonisme autiste, du solipsisme.
Dans Courlande, votre dernier ouvrage, vous partagez la joie d’être au milieu des vignerons autour d’un vin de Sabile ?
JPK :
Dans La Nausée, Sartre parle d’« instant parfait ». J’ai connu ce moment dans un pays balte qui possède le vignoble le plus septentrional du monde. L’un de mes compagnons de voyage qualifie ce vin de féodal, rude, il déchausse les gencives. Ce sont des pays où les gens vont difficilement vers l’autre, ils se barricadent un peu, c’est peut-être dû à la longue nuit hivernale. La présence de ce petit vignoble change tout. Les gens y semblent plus avenants. Celui qui fait du vin est avant tout un paysan, mais un paysan qui doit vendre son vin, il doit parler, discuter. À Sabile, ils font aussi preuve d’humour, ils se marrent parce que j’ai le réflexe de faire tourner mon verre. Eux aussi voient apparaître le connaisseur avec un grand C et se moquent de moi avec raison.
Qu’attendez-vous d’une dégustation ?
JPK :
L’homme est une créature du désir, l’attente est violente et l’accomplissement souvent décevant. Montherlant le note, « tout ce qui est atteint est détruit ». J’attends une sorte de divulgation, de dévoilement, et je suis souvent déçu par les grandes bouteilles. Finalement les grands plaisirs tiennent à des surprises, notamment aux vins de Loire. Une bouteille débouchée un soir d’hiver presque distraitement et soudain, une émotion vous saisit. Vous êtes remué et pourtant ce n’est pas un « grand » vin. Évidemment un tel moment dépend de la personne avec qui on le partage.
MO : Les vins de Loire offrent plus de plaisir et sont moins décevants. L’imaginaire symbolique bordelais ou bourguignon n’est pas celui de la Loire. Il y a quelque chose de plus simple, de plus vrai, de plus direct, de moins construit, de moins fabriqué. Ce sont des gens qui ne se compliquent pas la vie, qui sont dans le partage et la fête, avec moins de componction qu’à Bordeaux. Il y a une vérité des vins discrets, modestes, méconnus, et de vraies surprises.
Qu’est-ce qu’un grand bordeaux ?
MO :
Un grand bordeaux, c’est un vin dont d’aucuns disent qu’il est grand. J’ai pour ma part bu beaucoup de mauvais grands bordeaux. Et quand je dis beaucoup, je pense “ trop”, vus les prix pratiqués et le nombre de vins effondrés, bien que techniquement bien conservés. C’est une mythologie au sens de Roland Barthes*, c’est souvent un vin de réputation, un vin d’étiquette, un vin dont on parle plus qu’on ne le boit...
JPK : Immédiatement vient à l’esprit la notion d’équilibre. Le bordeaux est un vin qui renvoie naturellement à l’architecture. L’assemblage des trois grands cépages, cabernet-sauvignon, merlot, cabernet franc, doit obéir au principe d’harmonie et de proportion. La partie ne doit jamais se prendre pour le tout. Ces vertus s’opposent au monumental, au démesuré. Un bordeaux jeune est volontiers strict, serré, austère, cultivant un certain art de la litote, dire moins pour faire entendre plus. C’est la raison pour laquelle cette disposition architecturale qui s’incarne d’ailleurs dans la chartreuse bordelaise, a toujours reposé sur la finesse, l’élégance. Certainement pas sur la concentration. Autre caractéristique d’un grand bordeaux, surtout lorsqu’il est devenu vieux : la fraîcheur en bouche, cette netteté et cette limpidité que confère le cabernet sauvignon. Un côté aérien. Combien de millésimes anciens de bourgognes ou de côtes-du-rhône sur lesquels on s’extasie sont tout simplement devenus écœurants ? La vivacité a disparu. Enfin, il faut bien parler de structure, on est encore dans l’architecture. La perception tactile est toujours présente dans un grand bordeaux. Le contact dans la bouche permet d’en apprécier la substance. On sent la trame, on tâte le vin, on le palpe en le brassant dans le palais. Les grands bourgognes qui jouent plus sur la complexité aromatique possèdent rarement cette texture qui caractérise les grands médocs.
Est-ce que les hommes ont le désir du vin et en ont-ils le besoin ?
MO :
Un ethnologue disait que toutes les civilisations du monde, tous les peuples, ont inventé l’ivresse, ont eu besoin d’alcool. Un jour, il a découvert une tribu qui semblait ignorer cela. Elle avait cependant une pratique particulière : ses membres étaient à quatre pattes autour du feu et soufflaient. Or, l’hyperventilation leur donnait l’ivresse. L’ivresse est nécessaire parce que le stress est violent et puissant, parce que c’est dur de vivre, parce que l’angoisse existentielle est là. Il y a une espèce de désinhibition qui vient avec l’alcool. On peut dès lors comprendre pourquoi certains en font un usage et d’autres un abus.
Pourquoi ce mot, « l’ivreté » ?
MO :
Je travaillais sur la question de l’ivresse. En vérifiant l’étymologie chez Littré, je tombe sur ivreté. Ce mot existe, il faut le sauver. Personne ne peut inviter à l’ivresse, elle n’est jamais très belle. Je suis pour la désinhibition, certes, mais pas totale. Boire n’est pas dire le contraire de ce que l’on pense, cela donne le courage d’évoquer ce que l’on tait habituellement en étant au plus profond de soi-même. L’ivresse dégage la vérité de l’être, ça n’est pas forcément ce qu’il y a de mieux, voilà pourquoi certains ont le vin triste, d’autres le vin agressif. Il y a un état que l’on peut célébrer entre l’ivresse et la sobriété, le bon endroit du curseur, et l’ivreté le désigne. C’est un joli mot où l’on se sent bien. J’ai connu quelques ivresses, parce qu’il faut apprendre à se connaître, le « connais-toi toi-même » de Socrate est nécessaire sur le terrain de son propre corps. Après, on sait jusqu’où on peut aller. Je pense qu’il faut développer l’ivreté et condamner l’ivresse.
Etes-vous d’accord, Jean-Paul, avec cette ivresse nécessaire ?
JPK :
Je suis tout à fait d’accord. Se connaître soi-même, c’est la meilleure façon de vieillir et de vivre en bonne intelligence avec soi-même. Entreprise parfois difficile.

Propos recueillis par Jean-Luc Barde


* Malaparte (1898-1957) : écrivain, journaliste et diplomate italien.
*Le Ventre des Philosophes, critique de la raison diététique, Michel Onfray, LGF Paris, Le Livre de Poche.
*Roland Barthes (1915-1980). Mythologies, Le Seuil, 1957. En ouverture de l’ouvrage, le sémiologue affirme : « Le mythe est une parole, un système de communication, c’est un message ».

La photo : Jean-Paul Kauffmann et Michel Onfray, photographiés à Bordeaux par Jean-Luc Barde

mardi 12 avril 2011

Pas de vin à l'eucalyptus, please


Ils se sont mis à beaucoup pour faire ce vin chilien. Et du meilleur monde. Voici l’entrée en scène du très emblématique Bruno Prats (ex-Cos d’Estournel), le grand Ghislain de Montgolfier (Bollinger), l’imposant Paul Pontallier (Château Margaux) et Felipe de Solminihac, possiblement un Chilien. Et pour faire quoi, toutes ces têtes couronnées, vous demandez-vous ? Pour faire ce vin que j’ai bu hier soir, Lazuli, un cabernet-sauvignon de la vallée du Maipo, au Chili meurtri. Un millésime 2002, huit ans, convenablement amorti, à boire. Bien sûr, c’est bien fait, le contraire nous hérisserait le poil des bras. Ce serait comme si Maserati, Ferrari et Aston-Martin se réunissaient pour faire une drôle d’auto dans une usine en Roumanie. Sympa comme ça, mais dont les finitions flotteraient un peu. Bon, bien.
C’est juste un autre vin chilien qui klaxonne l’eucalyptus, épice dérangeant, une vague réminiscence de médicament, on est tout près du cataplasme. Dans ce vin, tout le reste va très bien, mais moi, l’eucalyptus, je ne peux pas.
J’ai du mal avec ces productions chiliennes. J’ai vu les parcelles au Chili avec les grands eucalyptus dans tous les coins et les vignes qui tournent autour. On les retrouve dans les vins, avec leurs arômes exagérés. Le seul vin chilien que j’ai jamais croisé et qui était exempt de ces errements aromatiques (en plus d’être excellent) était l’immense don-melchor de chez Concha y Toro, leur grand vin dans le millésime 1985, bu à table il y a tout juste un an entre le tremblement de terre chilien et le nuage islandais, à l’occasion de la victoire de Peter Sellers au titre de meilleur sommelier du monde. Parfois, on se demande ce qu’on fait là.

samedi 9 avril 2011

Clémentine est amoureuse de Carole


Clémentine, mon invitée que j’ai, est tombée amoureuse de Carole Bouquet. Je la comprends, vous aussi. Tout le monde est d’accord. On ne sait pas très bien si c’est le passito de Carole qui lui fait de l’effet ou l’extrême allure de cette dame. J’opterais pour un subtil assemblage des deux, comme pour moi. Carole Bouquet est drôle, détendue et sympa, à des lieues de l’image de beauté glaciale qu’elle trimballe. Ce qui peut scotcher une jeune fille de 24 ans qui commence avec peine à comprendre deux, trois trucs sur la vraie vie des vrais gens. Écoutons Clémentine :

« L’autre jour, j’ai fait un truc dingue. J’ai pris le RER A. LA ligne où les incidents voyageurs sont aussi fréquents que les appels affolés de mon banquier pour d'obscures histoires de découvert. Faut dire, je les comprends, tu t’enfonces six pieds sous terre et t’as même pas ton propre cercueil. Moi, j’ai su rester zen parce que j’ai un self-control digne de Batman face au Joker. Et puis, j’avais qu’un arrêt, donc j’ai pu stopper ma respiration sans trop risquer ma vie.
Me suis ruée hors du train à La Défense, je commençais à virer violet. Leçon n°1: ne pas se fier au nombre d’arrêts mais au nombre de kilomètres qui les sépare. Lavinia, l’espace dédié au vin le plus hype de Paris, a décidé de planter un second Lavinia au CNIT. Beaucoup moins glamour que le boulevard de La Madeleine, mais bon, ils ont oublié de me demander mon avis.
Heureusement, ils m ont invité à l’inauguration, ça a un peu rattrapé le truc, surtout qu’on m’avait promis des VIP. Suis pas du genre à lire Gala ou Closer et je m’en tamponne sec quand Miss Hilton fête ses 30 ans au champagne (même pas millésimé) sur la lune.
Mais je m’attendris comme ma mère devant ses iris en fleurs pour des people français aussi basiques qu’une petite robe noire. Gérard Depardieu m’a fait valser. Yves Montand m’a appris à faire de la bicyclette. Alain Delon ressemblait à mon papa.
Ce soir, on avait fanfaronné la Carole Bouquet. Sa seule venue (et la joyeuse perspective d’un verre plein) a suffi à me faire passer le périph’.
J’ai pas été déçue.
T’as déjà vu le loup libidineux de Tex Avery quand la vamp ultra-sexy ramène ses gambettes ? La langue qui se déroule comme un tapis. Heureusement, ma langue a des proportions raisonnables, sinon la sécurité m’aurait sûrement raccompagné vers la sortie.
Carole, elle est pas vamp. Elle est bien au dessus, mais ça fait le même effet. Elle a LE style de la Parisienne, celui dont tous les magazines féminins te rebattent les oreilles, mais tu sais pas trop ce que c’est. Quand tu vois Carole, tout s’éclaire comme le jour où t’as compris que HS ne s’écrivait pas « achèsse » et voulait dire Hors Service. Elle est gracieuse comme une ballerine alors qu’elle a sûrement jamais été obligée, enfant, de porter des collants chair et un justaucorps rose pâle qui gratte. Elle a le pas aussi léger qu’un pull en cachemire sans que ça lui coûte un SMIC. Elle irradie sans qu’on boucle le secteur. Et moi, je suis bouche bée. Même Pete Doherty m’a jamais mise dans cet état.
Saisie. Transie. Elle est déjà partie.
Heureusement, on est VIP toutes les deux et quand t’es VIP, t’as accès au Carré VIP, un espace plus ou moins enchanteresque selon le degré de branchitude de l’organisateur. Chez Lavinia, c’est succinct. Dieu soit loué, ils ont eu le bon goût de déboucher pas mal de bouteilles pour meubler. Au milieu du Carré, Carole. À côté, des caisses de son passito Sangue d'Oro. Sur l’étiquette, son nom.
Carole fait du vin. Elle pose devant une pyramide de bouteilles, les flashes crépitent, c’est divin. Je pleure presque devant tant de beautitude et de classe. Pour me remettre, je remplis mon verre de passito.
Une robe sicilienne d'un jaune d'or chaud, chaud bouillant. Des arômes de fruits confits, de pêche, d’abricot, une note finale de réglisse, c'est suave, j'en ai des palpitations. Dense, il te remplit la bouche comme un tsunami.
J’avais ricané devant le vin de Christophe Lambert, j'avais déjà plus de respect pour celui de Depardieu (avec son pif, il doit s'y connaître). Celui de Carole, je l’adoube dans ma cathédrale des liquoreux.
C’est pas du château-d’yquem, mais c’est réconfortant, gourmand. Il se suffit à lui-même. À siroter un soir d'été, sur la terrasse, de préférence sans 80 personnes autour de toi et debout sur le trottoir, mais au fond d'un de ces rocking-chairs avec des coussins moelleux comme une brioche.
Depuis l’inauguration, Carole et moi on est inséparables. Je dînais chez Jaja hier, devine qui a débarqué en fin de soirée… Ma meilleure amie qui, adolescente, avait placardé Carole sur la porte de sa chambre (j’ai longtemps cru qu’elle était lesbienne à cause de ça, le culte qu’elle voue à Carole est pas méga-sain), trouve ça injuste. Moi, je suis ravie. Apercevoir Carole, c’est comme se faire un shoot de Sangue d’Oro et se retrouver direct en Sicile. De quoi tenir la distance jusqu’aux prochaines vacances. »
Clémentine de Lacombe

La photo : c’est qui cette belle brune qui fait rougir Yannick Branchereau, le patron de Lavinia ? En tous cas, c’est pas Miss Vicky Wine… Photo Clémentine de Lacombe

vendredi 8 avril 2011

Primeurs 2010, Bettane, Desseauve et fin.


La Semaine des primeurs s’achève sur ces derniers commentaires de Michel Bettane. Et d’abord, cet ultime avis de Thierry Desseauve, rentré à Paris.

« Des impeccables dans un registre accessible : fontenil, bad-boy (par Thunevin), chambrun, capet-guiller, croix-figeac. »

Michel Bettane et le Médoc :
« Haut-médoc, saint-julien, pauillac, saint-estèphe. Cette dégustation confirme l'homogénéité du millésime. Aucun vin faible. Maturités assez exceptionnelles sur une trame sérieuse. »
« Calon-ségur. Simplicité dans l’évidence. Cap-bern-gasqueton, vinifié pour la première fois dans un chai ultra-moderne (par le même propriétaire que Calon), est la bonne surprise. »
« Cos-d’estournel. Plus droit et plus strict que le 2009, mais aussi impressionnant de réussite. Les-pagodes-de-cos rivaliseront avec les-forts-de-latour pour la place de meilleur second vin du millésime. »
« Les saint-estèphes et les pauillacs nord sont les sommets du millésime. »


Conclusion de la semaine, par Michel Bettane :
« De très belles premières impressions. Deux points importants : la grande variabilité d'un échantillon à l'autre pour un même vin. Goûté en dégustation collective ou à la propriété, on observe des différences. Cela n'autorise donc pas à porter des avis trop arrêtés sur chaque cru. Ces dégustations en primeur ne sont qu'une ébauche de jugement, une première approche. On les regoûtera au cours de leur élevage, puis une fois mis en bouteille. »

Voilà. Le rideau tombe sur les primeurs. Dès demain, nous retrouverons ce blog comme nous l'avons laissé, léger, incisif et déconnant. Et pour commencer, un "post" de Clémentine de Lacombe, tombée amoureuse de Carole Bouquet. Même amoureuse, elle reste spirituelle…

jeudi 7 avril 2011

Michel Bettane, Thierry Desseauve, les primeurs 2010. Jour 4

Michel Bettane parcourt les châteaux et les salles de dégustation pour cette quatrième journée de la Semaine des primeurs 2010. On l’a beaucoup vu Rive gauche, il était aussi Rive droite. Deuxième et dernier jour Rive droite pour Thierry Desseauve.

Michel Bettane sur les médocs :
« Mouton a fait un vin très puissant et en même temps très velouté et sophistiqué dans sa texture. Pontet-canet est extrêmement harmonieux et un peu plus tendre. »
« Les pauillacs partagent les qualités des margaux en poussant un peu plus la vinosité. La famille Borie a parfaitement réussi. Francois-Xavier Borie réalise un très beau grand-puy-lacoste. »
« Au château Ducru-Beaucaillou, nous croisons des Chinoises qui sortent toutes excitées du château « Beau Couillu » et l'ont trouvé merveilleusement burné, sans doute. Bruno Borie est aux anges, il a toujours deux longueurs d’avance. »
« Goûter beaucoup de vins en primeurs nous donne la chance de découvrir des talents et aussi de repérer des changements de style. L'un des bons exemples est le vin du château Fourcas-Hosten. Les efforts ont porté leurs fruits. Il y a aussi des crus de Margaux qui ont retrouvé leur rang. »
« Château-saint-pierre à Saint-Julien est la clef du millésime. »
« Les margaux 2010. C'est l'un des plus beaux ensembles de margaux primeurs que j'ai goûté. Je suis content d'être passé rive gauche aujourd'hui, ces margaux, listracs, moulis et médocs sont plus civilisés et plus faciles à boire que les saint-émilions. Ils ont moins d'alcool et ont des tanins plus fondus. Le millésime s'y prête, mais aussi les progrès accomplis par les producteurs. »

Sur les pomerols :
« Fugue-de-nénin et nénin sont des pomerols extrêmement raffinés et équilibrés dans une année où il y a beaucoup trop de poids lourds. »

Thierry Desseauve :
« Rive droite, c'est un millésime "plus" : plus de concentration, plus d'acidité, plus de tanin, plus d'alcool. Attention à trouver le bon équilibre. »
« À Pomerol, l'énergie du millésime pousse parfois a une sucrosité marquée : la fraîcheur est le juge de paix des grands et des autres. »
« La-chenade et les-cruzelles, deux petites merveilles en appellation lalande-de-pomerol signées Denis Durantou. »

mercredi 6 avril 2011

Michel Bettane, Thierry Desseauve, les primeurs 2010. Day 3


Michel Bettane continue ses dégustations en primeurs à Bordeaux. Thierry Desseauve est arrivé sur la Rive droite. Voici quelques-unes de leurs impressions pendant la journée, ce mercredi 6 avril.

Michel Bettane sur le millésime

« Il est bien sûr impossible de dire à ce stade, sur des échantillons, si 2010 est meilleur que 2009. Ils ont des caractères différents. Les 2010 ont un peu plus d'acidité et un peu plus de classicisme dans les tanins. Ils se rapprochent des 2009 par leur richesse en alcool et leur maturité poussée. »

Sur les pessac-léognan

« Des vins à part autant en blanc qu'en rouge. Les blancs sont uniques. Ils distancent définitivement les autres pessacs. »

Sur la Rive droite

« Ausone, angélus, cheval-blanc. Trois vins avec un fort pourcentage de cabernet franc. Ce sont des exceptions sur cette rive. Et, malgré cela, ils n'ont rien de commun. C'est très surprenant. Ausone, à la fois racé et strict. Angelus exotique dans sa maturité, classique dans sa texture. Cheval-blanc, voluptueux comme si les cabernets avaient pris des allures de merlot. »

« Les pomerols. Les échantillons peuvent être un peu plus fragiles, il faut absolument en goûter plusieurs. Vins puissants, très harmonieux avec de grands arômes de truffe. Ils devraient se révéler sublimes à terme. »

« Les saints-émilions. Un gros niveau d'alcool, des tanins très mûrs. Une certaine touche exotique enrobée par une structure très classique. Cette forme très mûre fait très Nouveau Monde. C'est assez fascinant. En revanche, il y a aussi des vins qui ont exagéré leur extraction et qui sont déséquilibrés. Et ça, c'est définitif. »

Michel Bettane est allé au château d’Yquem

« Yquem, merveilleux de fraîcheur pour son intensité par rapport a sa constitution. Pureté aromatique considérable. Tout en préservant l'opulence qui apparaît moins marquée. »

Thierry Desseauve sur la Rive droite

« Un cheval-blanc de légende. D'Artagnan pour l'éclat, Bonaparte pour l'ambition. »

« Des grands vins moins connus de la rive droite : joanin-bécot, clos-saint-julien, croix-de-labrie, clos-badon, siaurac, clos-des-baies... »

« Ausone, chapelle, fonbel, clos-des-baies : leçon de toucher de bouche. Je fonds. »

« Degusté beaucoup de vins suivis par Michel Rolland : plus de fraîcheur et d'élan que dans les millésimes précédents. L'empire contre attaque. »

« Et le sublime blanc numéro-1 de Jean-Luc Thunevin. »

« Mon top des premiers : pavie, angélus, troplong-mondot, clos-fourtet, belair-monange. »

« Les saint-émilion ont beaucoup d'énergie, certains ont su la dompter, d’autres pas. »

« Avec sa finesse superlative, petit-cheval est définitivement entré dans le club des stars des seconds vins. »

Enfin,Michel Bettane revient sur l’un des intervenants cités dans sa lettre ouverte à Sylvie Cazes, présidente de l’Union des grands crus de Bordeaux (voir plus bas sur ce blog : Bordeaux, les primeurs en primeur, ça suffit)

« Je viens de croiser Olivier Poels. Il m'a assuré que les notes de la RVF ne seraient pas publiées sur leur site avant la mi-avril. C'est une très bonne chose. »

mardi 5 avril 2011

Primeurs : les commentaires à chaud de Michel Bettane


Michel Bettane continue à goûter un très grand nombre de vins en primeurs. Voici quelques-unes de ses réactions à la sortie des salles de dégustation, ce mardi 5 avril.

Un barsac.
« L’Extravagant de Doisy-Daëne 2010. Un peu plus de sauvignon que par le passé. Grande pureté. Avec 220 g de sucre, c'est un exploit. »
Les blancs des Graves.
« Certains Bourguignons auraient des leçons à prendre. On goûte là des vins très bien vinifiés. Avec une grande maîtrise des équilibres et des prises de bois.
Bonne nouvelle : Fieuzal renoue avec les grands blancs qui ont fait une bonne partie de sa réputation. »
En Médoc.
« Issan augure bien de la dégustation des Margaux ; un vin riche avec de grands tanins margalais. Il est très bien réglé, à un haut niveau
Lanessan en Haut Médoc, c’est la bonne affaire. Ce vin au caractère médocain très noble sera d'un rapport qualité-prix assez extraordinaire. »
Bilan de la journée.
« Après les graves de ce matin (de grandes réussites), cap sur le Médoc. La maturité poussée du millésime a permis de conserver une bonne acidité. Résultat : de grands équilibres, des vins droits qui expriment fidèlement les caractéristiques de leurs terroirs et leurs styles propres. Pas de déception. »
Jamais avare d’un bon conseil, Michel Bettane nous rappelle ceci :
« Les plus grands vins ne se jugent ni au poids ni aux tanins ni au bois ni à la saveur mais aux sensations tactiles. »

À demain pour la suite des commentaires de Michel Bettane en direct-live depuis la Semaine des primeurs à Bordeaux.

lundi 4 avril 2011

Primeurs : sauternes & barsacs 2010 par Michel Bettane


Cet après-midi, Michel Bettane a goûté tous les sauternes et les barsacs à Sauternes, dans le cadre des dégustations organisées par les instances en charge. Voici quelques-une de ces impressions à la sortie de la dégustation. Où il semble se confirmer la belle collection de millésimes que les vins de Sauternes et Barsac alignent depuis 2001.

« 2010 à Sauternes promet d'être encore un cran au-dessus de 2009. La richesse plus la finesse. »
« La dégustation en primeurs ? On me demande l'impossible, noter des vins qui n'en sont pas au même stade, qui n'avancent pas au même rythme. »
« Les 2010 sont des monuments. Des sculptures de 15 mètres de haut sur 10 mètres de large. »
« Les dégustateurs qui disent que ça manque de richesse n'ont rien compris. Il suffit de voir les degrés potentiels. »
« C'est un gros millésime pour Sauternes. Il n'y a pas eu un seul vin faible. »
« Au vu des échantillons, un de mes préférés, c'est La Tour Blanche. »
« J’ai fait une petite verticale de raymond-lafon. 2010, 2009, 2007 et 2006. Le 2010 est le plus pur. Il est archi-élégant. »
« Climens est au plus haut. J'ai goûté deux fois tous les lots. Il y en a 17. Une richesse de liqueur exceptionnelle. »
« Tout est bon cette année, c'est la première fois que cela m'arrive. »


Retrouvez ici les impressions à chaud de Michel Bettane, pendant toute la Semaine des primeurs.

vendredi 1 avril 2011

Michel Bettane, les primeurs 2010, la suite


La tempête déclenchée par les déclarations de Michel Bettane à l’attention de l’Union des grands crus de Bordeaux, via sa présidente Sylvie Cazes, impose de préciser les choses. J’ai pu interviewer Michel Bettane entre deux dégustations. De nombreux commentaires se sont entrechoqués ici et là, sur tous les grands sites du monde. Beaucoup de critiques aussi, bien sûr, qui appellent des réponses. Les voici.

Bon Vivant : Michel, commençons par les grincheux. On a beaucoup lu que tu étais en quelque sorte « jaloux » du traitement réservé à Suckling, Parker et la RVF. Qui, tous ensemble, parlent de scoop.
Michel Bettane : D’abord, il est très évident que si je voulais m’asseoir dans le salon d’un grand hôtel et faire défiler les propriétaires, chacun avec son échantillon, je pourrais le faire. Si je ne le fais pas, c’est par respect du système en place et par déontologie. Il est stupide de déclarer qu’il s’agit d’une course au scoop. C’est un mensonge de faire croire au consommateur que plus tôt il est informé, plus le conseil est fiable. Le vin, particulièrement à ce stade, est un produit vivant dont l’évolution est permanente, nous l’avons vérifié vingt fois.
B.V. : D’autres disent que cette dénonciation du système vient d’un professionnel qui assiste aux Primeurs depuis toujours.
M.B. : C’est vrai et c’est même plus que ça. Du premier moût à l’ouverture des primeurs, je goûte tous les vins que je veux, quand je veux. C’est, d’ailleurs, mon métier. Et c’est ce qui me permet de mettre en perspective les vins que je goûte à l’aveugle en compagnie de mes collègues du monde entier pendant la Semaine des primeurs, c’est ce qui me permet, ayant pu juger de l’évolution pendant le premier tiers de l’élevage, d’évaluer le potentiel des échantillons présentés. Ou alors, il faut m’expliquer que l’élevage ne sert à rien…
Qu’est-ce qu’on goûte en primeur ? On ne déguste pas un vin, mais un assemblage préparatoire de ce que sera le vin. Un château, c’est quelques dizaines ou centaines de barriques, c’est selon. Les échantillons que nous allons déguster proviennent de deux, trois ou cinq barriques triées sur le volet, le jus va être préparé pour la grand’messe des Primeurs, on évitera le sulfitage autant que possible, on va accélérer ceci, freiner cela. À partir de la matière première, on pourrait faire dix vins différents. L’échantillon présenté, c’est une esquisse qui indique une direction.
B.V. : Tu dis que tu prends plus de temps que d’autres pour déguster…
M.B. : C’est une question d’expérience. Il y en a qui gardent le vin en bouche vingt secondes, réfléchissent 45 secondes à ce qu’ils ont ressenti et consacrent une minute et demie à rédiger leur commentaire et à attribuer une note et, hop, au suivant. Et c’est ça que le consommateur doit croire ? Moi, je goûte les vins entre quatre et six fois chacun, à des moments différents, des jours différents. En amont, j’ai goûté des raisins, et des pépins, fin août, j’assiste aux vendanges, aux vinifications. Je suis dans le vignoble d’un bout de l’année à l’autre. C’est ce qui me permet de décrire un potentiel et de donner des conseils. Mais chacun traite son lecteur comme il veut…
B.V. : Faut-il reculer la date des primeurs ?
M.B. : Ce n’est pas aux commentateurs d’en décider. C’est aux tenants du système bordelais de décider d’arrêter d’être complice d’une entreprise de désinformation, pour ne pas dire de tromperie, dont la victime désignée est le consommateur. Il y a plus de trente ans que le système est en place, il est temps de donner toute sa place au consommateur et cela commence par une information fiable. Cela dit, nous sommes tous prêts à faire les primeurs en novembre, un an après les vinifications, avec des vins qui ressembleront vraiment à ce que l’amateur trouvera dans la bouteille.

Aparté :
À titre personnel (ça veut dire que ça n’engage que moi), je m’étonne d’avoir trouvé la réponse de Sylvie Cazes sur le site du journal anglais Decanter. Vous vous demandiez si les instances du vin à Bordeaux se souciaient encore du marché national ? Vous êtes fixés.
Nicolas de Rouyn

La photo : Thierry Desseauve et Michel Bettane (à droite) pendant la Semaine des primeurs 2009 photographiés par Fabrice Leseigneur